Quel avenir pour les sciences humaines et sociales en France ?

Dans un monde marqué par des évolutions rapides et des innovations disruptives, la recherche scientifique est plus que jamais stratégique. Mais dans un contexte scientifique international et national de plus en plus compétitif et où les grands défis scientifiques reposent avant tout sur les sciences exactes, les sciences humaines et sociales (SHS) peinent à trouver leur place.

La recherche scientifique mondiale est dominée par un modèle positiviste-libéral qui s’est imposé pour des raisons à la fois idéologiques, scientifiques, et politiques. Au plan scientifique, ce modèle prône une recherche de type quantitative, caractérisée par la mesure, l’expérimentation, la modélisation, le raisonnement « toutes choses égales par ailleurs », etc. et rejette la recherche de type qualitative, caractérisée par l’analyse de cas, l’interprétation, l’intuition, la subjectivité, etc. Les SHS (que d’aucuns qualifient parfois de sciences « molles »), qui ont longtemps été en quête de respectabilité scientifique, ont aujourd’hui largement embrassé ce modèle. Par exemple, le paradigme néo-classique en économie était notamment motivé par la volonté de reproduire la situation de la physique : avoir 3 lois qui expliquent 97 % des phénomènes (l’économie est plutôt dans une situation où elle dispose de 97 lois qui expliquent 3 % des phénomènes, mais il s’agit d’une autre histoire).

Le modèle positiviste-libéral de la recherche s’accompagne d’un système gestionnaire marqué d’une part par l’évaluation, aussi bien des chercheurs (indice h), des revues (impact factor), et des institutions (classement de Shanghaï), et d’autre part par les financements et les appels à projets, leviers clés de la politique scientifique. La clé de voûte de ce système est la publication scientifique : les chercheurs et les laboratoires sont évalués par leur productivité scientifique (quantité et qualité des publications), et cette productivité est le critère essentiel pour l’obtention de financements. C’est ce que résume la formule « Publish or Perish ».

Par ailleurs, le contexte scientifique international et national a évolué d’une logique disciplinaire traditionnelle à une logique interdisciplinaire. En effet, les grands projets scientifiques requièrent la coopération de chercheurs de différentes disciplines. Par exemple, la compréhension et la simulation du cerveau humain (dont les enjeux vont de l’intelligence artificielle à la prise en charge des maladies neurologiques) mobilise à la fois les neurosciences, la psychologie, la physique, les mathématiques, et l’informatique (le croisement de ces disciplines donnant lieu aux sciences cognitives). A cet égard, le Human Brain Project, projet scientifique phare de l’Union européenne dont le coût total dépasse le milliard d’euros, est un exemple typique de projet interdisciplinaire. En France, la Mission pour l’Interdisciplinarité du CNRS a pour objectif d’inciter à cette logique en finançant des programmes interdisciplinaires.

Le problème est que les SHS, notamment en France, sont très inadaptées au modèle positiviste-libéral de la recherche. D’un côté, alors que la recherche scientifique internationale en SHS est très majoritairement quantitative, une bonne part de la recherche française en SHS demeure qualitative. Cette spécificité se manifeste notamment par le nombre important de revues académiques françaises, insignifiantes scientifiquement mais qui représentent encore une part significative des publications émanant de laboratoires français. Cette tradition qualitative française est présente dans toutes les SHS, de la psychologie (l’influence de la psychanalyse) à la sociologie (la récente affaire Maffesoli) en passant par les sciences de gestion. D’un autre côté, les SHS françaises ont toujours eu une tradition de cloisonnement académique et d’entre-soi (par exemple, l’auto-recrutement dans les universités).

Au final, les SHS françaises sont aujourd’hui scientifiquement faibles et institutionnellement repliées sur elles-mêmes. Dès lors, on peut légitimement questionner leur capacité à exister dans un contexte scientifique marqué par l’excellence scientifique et l’interdisciplinarité. Quoi que l’on pense du modèle positiviste-libéral de la recherche, les SHS françaises devront s’adapter à ce modèle ou elles seront réduites à un rôle de figuration dans le décorum académique.

Les mesures ponctuelles mises en place (financement de projets interdisciplinaires, accompagnement dans les réponses aux appels à projets, etc.) ne fonctionneront qu’à la marge car elles s’attaquent aux conséquences de la faiblesse des SHS françaises plutôt qu’à ses causes, qui renvoient aux personnes qui tiennent actuellement les SHS en France. Par conséquent, la seule solution réelle est le remplacement progressif de ces personnes via le recrutement d’une nouvelle génération de chercheurs et d’universitaires. Comme le disait le physicien Max Planck, « Une nouvelle vérité scientifique ne triomphe jamais en convainquant les opposants et en faisant voir la lumière, mais plutôt parce que ses opposants finissent par mourir, et qu’il naît une nouvelle génération à qui cette vérité est familière ».

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