Le coût de la morale

Il est certaines décisions pour lesquelles des considérations de nature rationnelle entrent en conflit avec des considérations de nature morale. Une expérience de pensée célèbre qui illustre cette tension entre rationalité et morale est le célèbre dilemme du Trolley :

Un homme conduit un train dont les freins ont lâché. Le train se précipite à toute allure vers cinq personnes, mais le conducteur peut dévier le train vers une voie où il n’écrasera qu’une seule personne. Est-il moralement acceptable pour le conducteur de faire dévier le train vers la personne toute seule ?

D’un point de vue rationnel (voire utilitariste), il est préférable de sacrifier une personne pour en sauver cinq autres. D’ailleurs, 90% des gens exposés à ce scénario font ce choix, mais non sans avoir éprouvé une certaine dissonance entre rationalité et morale.

En politique économique, on retrouve cette tension entre considérations rationnelles et considérations morales dans la décision fondamentale de gérer l’allocation des ressources soit de façon décentralisée (par le marché), soit de façon centralisée.

Les économistes ont montré depuis longtemps que le marché – quand il n’est pas défaillant – est un système d’allocation des ressources à la fois efficient et équitable (mais bien sûr, l’équité, comme la beauté, est dans l’œil de celui qui regarde). Le système de prix permet à l’offre et la demande de se coordonner de manière auto-régulée, sans intervention extérieure. En effet, le prix est l’incitation à laquelle certains membres de la société répondent (l’offre), et ce faisant satisfont les besoins d’autres membres (la demande). Ainsi, chacun contribue à l’intérêt collectif alors qu’il ne fait que poursuivre son propre intérêt particulier. Comme le remarquait Adam Smith dans la Richesse des nations (1776), la puissance du marché est cette capacité à être gouverné par « une main invisible ».

Personne ne s’offusque devant l’existence d’un marché pour les baguettes de pain ou pour les voitures d’occasion. Mais pourquoi être offusqué par l’idée d’un marché d’organes ? La raison est que la plupart des gens imposent des limites morales au marché. Dit simplement, il y a des choses sur lesquelles nous ne devons pas mettre un prix. Cette idée est aussi vieille que le marché lui-même. On la retrouve par exemple dans le best-seller récent What money can’t buy. The moral limits of market (2012) de Michael Sandel, philosophe et professeur à Harvard.

La morale est certes un pilier fondamental de toute société civilisée, mais elle a un coût et les économistes n’ont de cesse de le rappeler (par exemple, l’économiste français Jean Tirole dans cette allocution récente à l’Académie des sciences).

La question des limites morales du marché est bien mise en exergue par le cas du marché d’organes. Dans un article célèbre de 2007, les économistes Gary Becker et Julio Jorge Elías ont montré les avantages que présenterait un tel marché, bien que la majorité des gens y soient moralement opposés. En matière de dons d’organes (notamment le rein et le foie), on constate actuellement un déséquilibre important entre la demande et l’offre (aux États-Unis par exemple, 65 000 personnes étaient toujours dans l’attente d’un rein au début de l’année 2006, alors que seulement 13 700 transplantations de rein avaient été pratiquées en 2005). Ainsi, des milliers de patients meurent chaque année faute d’avoir reçu un rein à temps. C’est le coût de la position qui consiste à refuser un marché d’organes au nom de la morale.

En supposant que l’offre d’organes est élastique (c.a.d que le nombre d’organes proposés à la vente sur le marché augmente lorsque le prix augmente), Becker et Elías suggèrent que rémunérer les donneurs d’organes permettrait d’aligner l’offre sur la demande. En basant leur calcul sur les risques (le risque de mourir pendant l’opération, de l’ordre de 0,1%) et les coûts (période de convalescence, perte de qualité de vie) liés au fait de donner un rein, ils estiment à 15 200$ le prix d’un rein.

Dans la discussion de leur article, Becker et Elías invitent les opposants au marché d’organes à questionner le caractère rationnel de leur positionnement moral :

« Les propositions faites pour monnayer les organes, même ceux qui proviennent de cadavres, ont été très sévèrement critiquées pour plusieurs raisons. Une des plus courantes est que la vente d’organe est “immorale” car elle implique la “marchandisation” de parties du corps. Les individus qui soutiennent ceci dénient aux gens le droit de choisir ce qu’ils font de leur corps.

Si une femme peut être rémunérée pour porter les embryons d’une autre femme ainsi que ses enfants – comme cela se fait aux États-Unis – pourtant les hommes et les femmes ne peuvent être payés pour vendre leurs organes afin de sauver la vie d’autrui ? Très certainement, les considérations morales impliquées dans la vente d’organes pour sauver des vies ne sont pas plus faibles, et pour certaines personnes elles seraient même plus fortes, que celles qui prévalent lorsqu’on paie une femme pour utiliser son utérus et créer la vie. »

Au final, les zélateurs de la morale doivent avoir conscience de deux choses : i) la morale a un coût (quel est-il et jusqu’à quel point est-il raisonnable de payer ce prix ?), ii) une position soi-disant morale se présentant comme une alternative à une position dénoncée comme immorale peut en fait impliquer des conséquences tout aussi immorales. Par conséquent, avant de maintenir une position morale rigide sur une question, il faut réfléchir, et ne pas stopper la réflexion trop tôt car « La foi commence précisément là où s’arrête la pensée » disait Kierkegaard.

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