Pourquoi l’économie va tirer la psychologie vers le haut

Lorsque l’on est (chercheur) économiste ou psychologue, il faut vivre dans un igloo pour ignorer que l’économie et la psychologie se sont accouplées, donnant ainsi naissance à l’économie comportementale (behavioral economics). Ignorer que depuis 40 ans, des psychologues et des économistes n’ont cessé d’accumuler des résultats montrant que l’individu des économistes (rationnel et maximisateur d’utilité) est psychologiquement irréaliste, c’est comme ignorer que dans les années 1940-50, des psychologues ont accumulé des résultats remettant en cause le paradigme béhavioriste.

Dans le couplage de l’économie et de la psychologie, les économistes se sont clairement emparés de la chose. Au plan institutionnel, on parle d’« économie comportementale » et non de « psychologie économique ». Cette étiquette pose d’ailleurs problème à Daniel Kahneman lui-même, l’un des pionniers de ce rapprochement (2012) : « We need a common label for our shared activities. “Behavioral economics” is not a good label, simply because psychologists are not economists and are not trained about markets ».

Mais le point que je voudrais souligner ici est que les économistes s’emparent surtout de la psychologie sur le plan scientifique. En voici une illustration. Au regard de leur titre, on penserait naturellement que ces articles académiques “Self-Confidence and Personal Motivation” et “Intrinsic and Extrinsic Motivation” ont été produits par des psychologues et publiés dans des revues académiques de psychologie. Il n’en est rien : ces articles ont été publiés par deux économistes de haut niveau, Roland Bénabou de l’Université de Princeton et Jean Tirole de la Toulouse School of Economics (prix Nobel 2014). Le premier a été publié en 2002 dans Quarterly Journal of Economics et le second en 2003 dans Review of Economic Studies.

Ces articles traitent clairement de concepts psychologiques (confiance en soi, motivation intrinsèque et extrinsèque) mais ils présentent une différence majeure avec les articles académiques classiques de psychologie : les idées et les propositions avancées par les auteurs sont mathématisées. Cela n’est pas surprenant, car la maîtrise des mathématiques est la marque de fabrique des économistes dans le champ des sciences humaines et sociales, ce qui leur procure un statut à part (pour ne pas dire supérieur). Ainsi, quand les économistes s’attaquent à une question scientifique, leur principal leverage est leur capacité à aborder la question de façon rigoureuse et formelle (contrairement aux psychologues dont l’approche est davantage empirique).

Ces travaux de Bénabou et Tirole sont symptomatiques de la tendance actuelle dans le rapprochement académique entre la psychologie et l’économie. En effet, il apparaît comme évident que les économistes vont faire ce que les psychologues ont toujours été incapables de faire : formaliser leurs théories.

Certes, certains diront qu’il existe depuis longtemps une tradition mathématique en psychologie, incarnée par exemple par des gens comme Robert Duncan Luce, Robyn Dawes, James Townsend, ou encore Roger Shepard. Après tout, Amos Tversky, le collaborateur historique de Kahneman, n’est-il pas l’un des trois auteurs de l’ouvrage Mathematical Psychology: An Elementary Introduction publié en 1970 ? Mais ce que l’on appelle la psychologie mathématique est toujours restée plus ou moins confidentielle, et il est clair que la psychologie mathématisée par les économistes prendra une toute autre ampleur. Par exemple, le 5-Year Impact Factor du Journal of Mathematical Psychology est 2.656, alors que ceux de Review of Economic Studies et du Quarterly Journal of Economics (les deux revues dans lesquelles ont été publiés les articles de Bénabou et Tirole que j’ai cités ci-dessus) sont 4.705 et 9.794 respectivement.

Que penser de cette mathématisation des concepts et des théories psychologiques par les économistes ? Je sais que bon nombre de psychologues voient cela d’un mauvais œil, pour des raisons idéologiques et de tradition académique, bref, de mauvaises raisons. Personnellement, je vois cette tendance d’une façon positive car elle pourrait contribuer significativement à la psychologie et que le critère scientifique, au final, est le seul qui compte.

Pourquoi la mathématisation en science est bonne d’une façon générale ? Essentiellement parce qu’elle oblige à expliciter les concepts et les théories et que des théories explicites et formelles débouchent sur des prédictions plus fines. Or souvent, les concepts psychologiques ont besoin d’être explicités. Comme le notent Townsend et Ashby (1983), deux figures de la psychologie mathématique : « Although in some cases the nature of the material or the stage of the research would render mathematical theorizing futile, many others, sometimes even the best, might be improved in clarity and testability by expressing the main ideas in mathematical form ».

A cet égard, je me souviens d’une discussion au hasard d’une rencontre fortuite avec Jean-François Laslier, économiste à la Paris School of Economics, qui s’intéresse notamment à la théorie du choix social et au comportement de vote. Son message était clair : les concepts psychologiques sont pertinents pour les économistes mais lorsqu’ils sont dans les mains des psychologues, souvent ils sont flous.

En 1955, le géant scientifique John von Neumann écrivait : « Les sciences n’essaient pas d’expliquer, elles essaient à peine d’interpréter; elles font simplement des modèles. On entend par modèle une construction mathématique qui, ajoutée à certaines interprétations verbales, décrit les phénomènes observés. La justification d’une telle construction mathématique se trouve uniquement et précisément en ce qu’on s’attend à ce qu’elle fonctionne ». L’avenir dira si les modèles psychologiques des économistes auront fonctionné (je parie que oui).

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