Narrations

Le philosophe britannique Bertrand Russell disait :

« Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance, c’est la certitude. »

Notre système cognitif est gouverné par un principe général : construire une vision cohérente de notre environnement. L’esprit est une machine à produire du sens : nous construisons des interprétations, des explications, et des narrations qui nous procurent le sentiment de comprendre le monde. Quand un sujet traite une information, il la traite de façon à ce qu’elle finisse par faire sens pour lui. Et pour qu’un ensemble d’informations fasse sens, nous construisons une narration qui leur donne une cohérence globale. Autrement dit, nous pratiquons en permanence un storytelling mental.

Ce phénomène est par exemple mis en évidence à l’aide un petit film d’animation minimaliste utilisé par les psychologues Heider et Simmel (1944). Ce film ne met en scène que trois figures géométriques (deux triangles et un cercle), et pourtant on ne peut pas s’empêcher de leur attribuer des rôles (un méchant, deux gentils) et de voir une histoire. Dans le même registre, Hassin, Bargh, et Uleman (2002) ont fait lire à des sujets ce genre de phrase :

Après avoir passé une journée à explorer les plus beaux endroits dans les rues bondées de New York, Jane s’aperçut que son portefeuille avait disparu.

Dans un test de reconnaissance ultérieur, il s’avère que les sujets associent plus le mot « pickpocket » à cette phrase – qui pourtant n’y figure pas – que le mot « endroits » qui lui y figure. Ce phénomène s’explique par le fait que l’on construit une narration de façon automatique à la lecture de cette phrase, celle d’une touriste qui s’est fait voler son portefeuille par un pickpocket à New York. Cette histoire nous procure le sentiment de comprendre la situation décrite dans la phrase.

L’idée que nous construisons des narrations qui nous permettent de donner du sens à notre environnement est une idée théorique, pour ne pas dire philosophique. Contrairement à la philosophie, la science ne se contente pas de produire des concepts, elle met en évidence la réalité matérielle sous-jacente. Par exemple, le concept d’atome fut avancé très tôt dans l’histoire des idées par le philosophe grec Démocrite lorsqu’il supposa que la matière était composée d’éléments plus ou moins indivisibles. Mais ce concept resta dans les limbes de la philosophie pendant des siècles. Et un beau jour, en 1762, le savant Benjamin Franklin réalisa une expérience célèbre qui permit d’estimer la taille de molécules. Ce faisant, il changea le statut de l’atome de simple concept à celui de réalité matérielle.

Il en est de même pour l’idée que l’esprit humain est une machine à produire du sens. Les études scientifiques qui ont permis de mettre en évidence les mécanismes neurologiques sous-jacents à cette propriété ont été réalisées dans le domaine de la neuropsychologie.

Pour comprendre ces études, quelques rappels basiques sur le cerveau sont nécessaires. Premièrement, le cerveau est constitué de deux hémisphères. Concernant la vision, lorsque l’on fixe devant soi, la partie gauche de notre champ visuel est traitée par l’hémisphère droit tandis que la partie droite du champ visuel est traitée par l’hémisphère gauche (les deux nerfs optiques se croisent dans le cerveau). Deuxièmement, chaque hémisphère cérébral réalise des traitements cognitifs spécifiques : il est fonctionnellement spécialisé. Globalement, l’hémisphère gauche gère l’information verbale et le langage tandis que l’hémisphère droit gère l’information spatiale et la coordination visuo-motrice.

Étant donné leur spécialisation fonctionnelle, il est crucial que les deux hémisphères puissent communiquer afin que les traitements qu’ils opèrent soient intégrés, cette intégration donnant lieu à un comportement cohérent et adapté à l’environnement. La structure qui permet aux hémisphères cérébraux de communiquer est le corps calleux. Imaginons par exemple un individu qui se promène en ville et un chien apparaît subitement sur sa gauche. Cette information est traitée par son hémisphère droit et ce traitement donne lieu à un comportement moteur adapté tel qu’un mouvement de recul. Mais cette information passe aussi dans l’hémisphère gauche et ceci permet à la personne de verbaliser la situation (dire par exemple « j’ai failli me faire mordre par un chien »).

Dans les années 1950-60, une pratique chirurgicale utilisée pour traiter certains patients en proie à des crises sévères d’épilepsie consistait à sectionner leur corps calleux. Cette intervention rend les hémisphères cérébraux indépendants et donc divise le cerveau en deux : ces patients sont qualifiés de « split-brain ». Dans les années 1960, afin d’examiner le fonctionnement cérébral de ces patients, les neuropsychologues Michael Gazzaniga et Roger Sperry ont utilisé un dispositif dans lequel le sujet fixe un point central sur un écran et on présente un stimulus (un mot ou une image) à gauche ou à droite de ce point. Le stimulus est présenté pendant un temps suffisamment bref pour que le sujet n’ait pas le temps de faire de saccades oculaires, de cette façon, on s’assure que le stimulus présenté n’arrive que dans l’hémisphère correspondant.

Two-minds

Source : Nature (2012).

A l’aide de ce dispositif, Gazzaniga et Sperry ont fait une observation spectaculaire. Lorsque l’on présente par exemple le mot « clés » dans le champ visuel droit d’un patient split-brain et qu’on lui demande de dire ce qu’il a vu, il prononce correctement le mot qui a été présenté. C’est normal, car cette information a été traitée par son hémisphère gauche qui est en charge du langage. En revanche, lorsque l’on présente le mot « clés » dans le champ visuel gauche, le patient dit qu’il n’a rien vu apparaître sur l’écran. En effet, l’information a été traitée par son hémisphère droit et la rupture du corps calleux fait que cette information n’a pas pu passer dans l’hémisphère gauche et être ainsi verbalisée. Mais l’hémisphère droit est capable de lire et de comprendre des mots isolés, et il est en charge de la coordination visuo-motrice (produire un comportement moteur adapté à ce que l’on voit). Ainsi, le patient est par exemple capable de saisir des clés parmi plusieurs d’objets placés devant lui.

Le phénomène le plus intéressant se produit quand on demande alors au patient « Pourquoi avez-vous choisi les clés plutôt qu’un autre objet ? » Lorsqu’on lui pose cette question, on interroge l’hémisphère gauche du patient : c’est cet hémisphère qui va répondre à la question. Or celui-ci n’a pas pu traiter l’information correspondant au mot « clés » et ignore donc la cause réelle du comportement réalisé par le patient (le fait d’avoir choisi les clés). Gazzaniga et Sperry ont observé que dans cette situation, le patient split-brain invente une explication. Par exemple, il va répondre qu’il a choisi les clés parce qu’il avait perdu les siennes…

Dans une étude similaire, on présentait sur un écran une patte de poule dans le champ visuel droit et une maison enneigée dans le champ visuel gauche. Huit petites images étaient placées devant le patient et celui-ci était en mesure de montrer du doigt les deux images associées à ce qui avait été présenté à l’écran (la tête d’une poule, renvoyant à la patte de poule, et une pelle, renvoyant à la maison enneigée). Son hémisphère gauche avait traité l’image de la patte de poule et ignorait l’image de la maison enneigée. Ainsi, lorsqu’on lui demandait pourquoi il montrait du doigt l’image de la pelle, le patient répondait que c’est ce qu’on utilise pour nettoyer le poulailler…

Chicken

Source: Scientific American (1998).

Ces études neuropsychologiques sur des patients split-brain dévoilent les fondements neurologiques de notre tendance à produire du sens en toutes circonstances. Le producteur de sens dans notre tête est notre hémisphère gauche, c’est lui qui construit les interprétations, les explications, et les narrations qui nous procurent le sentiment de comprendre le monde. Ces études montrent également que les narrations construites par notre esprit pour produire du sens peuvent être parfaitement cohérentes et néanmoins totalement erronées. Car dans sa quête de construire une histoire cohérente, l’esprit a tendance à « sauter aux conclusions » et à faire des raccourcis.

L’esprit construit donc des narrations cohérentes qui sont souvent fausses. Nous avons cependant tendance à considérer que la cohérence d’une narration est un indicateur de sa véracité : plus une histoire nous paraît cohérente, plus nous sommes enclins à croire qu’elle est vraie. Comme l’écrit Daniel Kahneman dans un article du New York Times en 2011 :

“The confidence we experience as we make a judgment is not a reasoned evaluation of the probability that it is right. Confidence is a feeling, one determined mostly by the coherence of the story and by the ease with which it comes to mind, even when the evidence for the story is sparse and unreliable. The bias toward coherence favors overconfidence. An individual who expresses high confidence probably has a good story, which may or may not be true.

Ainsi, lorsque l’on cherche à comprendre une situation (du déroulement d’une scène de crime à l’origine d’un trouble psychiatrique) et qu’une narration nous convainc parce qu’elle nous procure le sentiment de bien comprendre la situation, il ne faut jamais oublier qu’une narration n’est jamais qu’une narration, aussi cohérente soit-elle. Car notre hémisphère gauche est là pour construire des histoires cohérentes nous donnant l’illusion de comprendre, pas pour trouver la vérité.

Sur la base de ces considérations, il faut toujours veiller à distinguer entre connaissance et croyance. Une connaissance est objective alors qu’une croyance est le pur produit de notre subjectivité. Or lorsqu’un sujet traite une information, il ne produit pas tant des connaissances que des croyances. Dans son livre Perdons-nous connaissance ? (2010), le neurologue Lionel Naccache souligne très justement que dans ces temps marqués par la surabondance d’informations et la volonté affichée des gouvernements de créer une « société de la connaissance », rappeler comment notre cerveau traite – et souvent déforme – l’information est plus que jamais d’actualité.

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