Radicalisation et djihadisme : où en est la recherche en sciences sociales?

Introduction

Les attentats qui ont frappé certains pays occidentaux au cours de ces deux dernières décennies (2001 aux Etats-Unis, 2005 à Londres, 2015 et 2016 à Paris) ont révélé l’ampleur et la complexité d’un phénomène progressif qui voit des individus adopter une idéologie radicale et basculer dans la violence politique de type terroriste. Depuis, la question de la radicalisation dite « islamiste » est inscrite à la fois à l’agenda politique et à l’agenda de la recherche scientifique. En effet, au plan politique, l’urgence est à la mise en œuvre de politiques publiques destinées à contrer la radicalisation [1]. Mais apporter des réponses efficaces au travers de politiques publiques scientifiquement fondées (dans une logique d’evidence-based policy) requière au préalable une compréhension profonde du phénomène. Ainsi, le rôle crucial de la recherche dans la question de la radicalisation est la principale raison de l’intérêt soudain et croissant porté par les chercheurs à cette question [2].

Il convient d’emblée de souligner que deux écueils doivent être évités lorsque l’on aborde la question de la radicalisation (Githens-Mazer, 2012). D’une part, ce phénomène n’est pas intrinsèquement lié à l’Islam radical. Par exemple, Doosje, Moghaddam, Kruglanski, de Wolf, Mann, et Feddes (2016) décrivent cinq types de groupes radicaux : les groupes nationalistes ou séparatistes (e.g., ETA, IRA, PKK), les groupes d’extrême droite (e.g., Klu Klux Klan), les groupes d’extrême gauche (e.g., FARC, Brigades rouges), les groupes défendant une cause unique (e.g., Front de libération des animaux, Armée de Dieu), et les groupes religieux (e.g., Daech). Doosje et al. identifient plusieurs éléments communs à ces groupes radicaux : 1) ils perçoivent un problème majeur dans la société qui donne lieu à des « griefs » (grievances), 2) ils sont insatisfaits par la manière dont les institutions traitent ce problème, cette insatisfaction remettant en cause la légitimité qu’ils accordent à celles-ci, 3) ils considèrent que leurs valeurs sont supérieures à celles d’autres groupes ce qui génère un fort sentiment de « nous contre eux », 4) leur idéologie légitime l’usage de l’action violente pour servir leur cause, 5) ils croient fermement dans l’efficacité de l’action violente.

On soulignera ici la critique du concept de radicalisation qui porte sur son caractère relatif. En effet, comme elle consiste à s’écarter d’une position mainstream pour aller vers une position radicale souvent stigmatisée car considérée comme déviante, la radicalisation peut être vue comme un moyen étatique de dénonciation du basculement d’individus vers des positions non conventionnelles. Ainsi, un individu apparaît-il comme radicalisé seulement au travers du prisme étatique, des normes et des valeurs qui le caractérisent. Comme le souligne Neumann (2013) : « Like terrorism, the term ‘radicalization’ is considered political, and its frequent use—especially by governments and officials—is believed to serve political agendas rather than describe a social phenomenon that can be studied and dealt with in a dispassionate and objective manner. For many, in other words, radicalization, like terrorism, is in the eye of the beholder: ‘one man’s radical (or terrorist) is another man’s freedom fighter’. » (p. 878)

D’autre part, la radicalisation n’est pas non plus intrinsèquement liée à la violence. Comme nous le verrons en détail dans la première partie, l’adoption d’une idéologie radicale n’est une condition ni nécessaire ni suffisante à l’action violente. Il existe cependant un sentier, un processus qui mène de l’une à l’autre (Borum, 2011a ; Horgan, 2008 ; McCauley & Moskalenko, 2008). Lorsque c’est à ce processus-là que l’on s’intéresse – ce qui est le cas dans cet exposé – il conviendrait alors de parler de « radicalisation violente » (Borum, 2011a ; Mandel, 2010). Cette clarification est d’autant plus importante qu’elle permet de réduire la confusion entre les notions de « radicalisation » et de « terrorisme » (Neumann, 2013).

Cette clarification étant faite, on précise que l’on se focalisera principalement ici sur la radicalisation islamiste violente [3]. Deux événements majeurs ont décuplé l’intérêt scientifique porté à cette forme de radicalisation. D’une part, l’impact et les conséquences des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis ont révélé l’ampleur de la menace que celle-ci constitue pour la communauté internationale. Cet événement a d’autant plus constitué un électrochoc pour l’intérêt scientifique porté à la radicalisation de jeunes musulmans et à la montée du groupe terroriste Al-Qaïda que ces questions n’apparaissaient pas comme une priorité dans l’agenda de la plupart des chercheurs spécialisés dans le domaine du terrorisme. Par exemple, Silke (2007) indique que le groupe terroriste qui faisait l’objet du plus grand nombre de publications académiques à la fin des années 1990 était l’Armée républicaine irlandaise (IRA), le groupe Al-Qaïda atteignant à peine le top 20.

D’autre part, les attentats du 7 juillet 2005 dans le métro londonien ont marqué un tournant significatif dans les recherches sur la radicalisation. Commis par quatre jeunes hommes musulmans élevés et apparemment socialement bien intégrés en Grande-Bretagne, ces attentats ont révélé que la menace terroriste liée à l’Islam radical n’était plus seulement en provenance du Moyen-Orient, mais également domestique (homegrown). L’objet d’étude se complexifie : la recherche doit désormais expliquer pourquoi et comment des individus socialement intégrés passent à l’action violente au nom d’une idéologie radicale, y compris contre leurs concitoyens. Ce phénomène d’extension de la radicalisation à la classe moyenne s’est depuis renforcé avec la généralisation de la guerre en Syrie et l’apparition de Daech, dit « État islamique ».

Cependant, si les attentats du 11 septembre 2001 et ceux du 7 juillet 2005 ont constitué un stimulus décisif pour la recherche sur la radicalisation, les résultats qui ont été obtenus depuis n’ont fait que renforcer ce que cette recherche avait déjà mis en évidence avant ces événements : a) les travaux de psychologues montrant l’absence de profil psychopathologique chez les terroristes (Silke, 1998 ; Horgan, 2003), b) les travaux économétriques montrant des relations entre le terrorisme et certains facteurs socio-économiques (pauvreté, religion, régime politique, divisions ethniques, etc.) (e.g., Kruglanski & Fishman, 2009), c) les travaux de sociologues tels que Della Porta montrant comment les groupes terroristes émergent dans le cadre de mouvements sociaux plus larges (Della Porta, 1995), d) les travaux d’historiens et d’anthropologues ayant livré des descriptions fines de trajectoires et de patterns de radicalisation en différents lieux et temps (e.g., Kepel, 2000).

Les enjeux de la recherche sur la radicalisation (au premier plan desquels la sécurité intérieure) en font donc une priorité scientifique. Ceci est acté par l’inscription du thème « Radicalisation » dans la programmation de l’ANR (Agence Nationale de la Recherche), structurée en neuf grands défis sociétaux. En effet, ce thème est présent dans l’axe 2 « Inégalités, discriminations, migrations, intégration, radicalisation » du défi 8 « Sociétés innovantes, intégrantes et adaptatives » (la radicalisation replacée dans la question générale de l’intégration sociale), et dans l’axe 3 « Sécurité des personnes et des collectifs ; lutte contre le crime, le terrorisme et la radicalisation violente » du défi 9 « Liberté et sécurité de l’Europe, de ses citoyens et de ses résidents » (les aspects « techniques » de la radicalisation renvoyant à la protection et la sécurité nationale : détection des signaux faibles de radicalisation, renseignement, cyber sécurité, protection des personnes, sécurisation des lieux publics et des bâtiments). Le Plan d’action 2015 de l’ANR mettait déjà en exergue le thème de la radicalisation (dont le phénomène de recrutement en ligne de jeunes djihadistes), et les plans qui ont suivi l’ont maintenu comme priorité scientifique.

L’objectif de notre exposé est de présenter un aperçu général de la recherche en sciences humaines et sociales sur la radicalisation, en particulier les apports de la sociologie et de la psychologie. Nous abordons dans un premier temps les aspects définitoires du concept de radicalisation. Dans un second temps, nous présentons l’état de la recherche en structurant les résultats suivant le type d’approche (une approche structurale centrée sur les facteurs de radicalisation ou une approche centrée sur les processus) et le niveau d’analyse (micro, macro, ou meso). Dans un troisième et dernier temps, nous suggérons le cadre théorique de l’interactionnisme comme piste pour intégrer les différentes pièces du « puzzle » de la radicalisation (Hafez & Mullins, 2015).

1. Qu’est-ce que la radicalisation ?

Tout article scientifique traitant de la radicalisation commence par souligner l’absence de définition rigoureuse de ce concept. Ses détracteurs n’y voient qu’un concept fourre-tout pour faire référence à « what goes on before the bombs go off » (Mandel, 2010). La confusion vient notamment des liens en apparence inextricables entre radicalisation et terrorisme (Borum, 2011a ; 2011b ; Neumann, 2013). Pourtant, comme le soulignent Hafez et Mullins (2015), il convient de distinguer analytiquement d’une part le processus d’adoption d’une idéologie radicale, la radicalisation proprement dite [4], et d’autre part le processus d’engagement dans l’action violente, ce que Borum (2011b) appelle les voies d’action (action pathways) [5].

Cette distinction étant posée, on peut souligner une différence notable entre l’approche anglo-saxonne et l’approche européenne dans le champ de la radicalisation et de l’action violente. L’approche européenne se caractérise par l’accent mis sur la radicalisation, soit l’ensemble des phénomènes liés à l’idéologie radicale. La raison en est que celle-ci est considérée comme constituant à elle seule une menace politique susceptible de déboucher sur l’action violente. Cette perspective est bien sûr liée à l’histoire européenne du 20e siècle marquée par les régimes nazis et fascistes dans lesquels une idéologie politique radicale a donné lieu à une violence organisée la plus extrême. Dans le cadre de l’approche européenne, la lutte contre la radicalisation ne se limite donc pas au terrain de l’ordre public mais s’étend au terrain du débat public.

Au contraire, l’approche anglo-saxonne met essentiellement l’accent sur l’action violente car au nom de la liberté individuelle, une idéologie, aussi extrême soit-elle, n’est pas problématique tant qu’elle n’enfreint pas la loi. Ainsi, la radicalisation n’est pas considérée a priori comme pertinente dans l’étude et la lutte contre l’action violente. La différence entre ces deux approches se manifeste souvent sous la forme d’un débat sur la question du lien entre radicalisation et action violente. En effet, tandis que l’approche européenne, et française en particulier, tend à privilégier l’hypothèse que l’adoption d’une idéologie radicale est un préalable à l’engagement dans l’action violente, l’approche anglo-saxonne met en exergue l’absence de lien systématique entre ces deux phénomènes (Neumann, 2013).

A l’heure actuelle, la littérature fait apparaître un consensus autour de la position anglo-saxonne, en raison essentiellement de deux constats empiriques : a) la majorité des individus ayant adopté une idéologie radicale ne s’engagent pas dans l’action violente, b) certains individus engagés dans l’action violente ne possèdent pas une idéologie radicale. Ces deux observations impliquent respectivement que : a) l’adoption d’une idéologie radicale n’est pas une condition suffisante à l’action violente, b) l’adoption d’une idéologie radicale n’est pas une condition nécessaire à l’action violente (Borum, 2011a ; 2011b ; Neumann, 2013 ; Hafez & Mullins, 2015). Autrement dit, le cas de figure où une idéologie radicale se combine à l’action violente est donc seulement une configuration possible, ce que souligne bien Borum (2011b) : « Radicalizing by developing or adopting extremist beliefs that justify violence is one possible pathway into terrorism involvement, but it is certainly not the only one. […] Ideology and action are sometimes connected, but not always. » (p. 8). Or depuis les attentats liés à l’Islam radical, c’est ce processus particulier menant de l’idéologie radicale à l’action violente qui fait l’objet de la plupart des recherches dans le champ de la radicalisation et du terrorisme. Par exemple, Khosrokhavar (2014) évoque « l’articulation entre une idéologie extrémiste et une logique d’action violente ». Notons que pour éviter toute confusion, il conviendrait donc de parler de « radicalisation violente » (Mandel, 2010) ou de « radicalisation vers l’extrémisme violent » (Borum, 2011a) pour désigner ce processus (continuer à utiliser le seul terme radicalisation – comme nous le ferons ici – relève de la synecdoque).

On notera que la question du lien entre idéologie extrémiste et action violente renvoie à un débat actuel virulent en France sur la conceptualisation du djihadisme. D’un côté, la position incarnée par Gilles Kepel, souvent résumée par la formule « radicalisation de l’Islam », repose sur l’idée que l’on ne peut comprendre le phénomène djihadiste qu’en l’appréhendant dans son unicité, de façon essentialiste. Selon cette perspective, la question du djihadisme ne saurait être étudiée indépendamment de celle du salafisme (d’où la nécessité d’une certaine maîtrise de la culture islamique). De l’autre côté, la position incarnée par Olivier Roy, résumée par la formule « Islamisation de la radicalité », appréhende le phénomène djihadiste de façon généraliste, comme un processus de radicalisation et un « registre d’action sociale » parmi d’autres. Dans cette dernière perspective, la question djihadiste peut donc être abordée sans référence à l’idéologie salafiste.

Cette opposition scientifique, largement exposée dans l’espace médiatique, recouvre en fait des enjeux institutionnels et politiques de taille. Dans une tribune publiée dans Libération, Gilles Kepel reproche à la seconde approche de diluer la question djihadiste dans celle de la radicalisation afin d’éviter d’agiter l’épouvantail de « l’islamophobie ». Dans sa réponse publiée dans l’Obs, Olivier Roy souligne que l’on ne peut comprendre la virulence de cette controverse qu’en la resituant dans le contexte dans lequel elle se déroule : « vous ne comprendrez rien à la dureté actuelle du monde de la recherche si vous n’avez pas en tête les enjeux financiers et de pouvoir qui s’y jouent. Les derniers attentats ont amené gouvernements et fondations à débloquer des sommes considérables. Il y a un marché concurrentiel. »

La radicalisation renvoie fondamentalement à un processus, qu’il faut aborder en tant que tel. Comme nous le verrons dans la partie suivante, la conceptualisation de la radicalisation comme processus et l’utilisation d’une approche privilégiant les mécanismes plutôt que les déterminants sont deux éléments qui caractérisent la recherche sur la radicalisation. En effet, Hafez et Mullins (2015) ainsi que Crettiez (2016) [6], soulignent qu’il existe à l’heure actuelle un consensus sur trois éléments : la radicalisation est a) un processus graduel dans lequel b) l’adoption d’un système de croyances extrêmes prépare le terrain à c) l’action violente (mais pas de façon inévitable).

2. L’état de la recherche : le « puzzle » de la radicalisation

Si la radicalisation donne lieu aujourd’hui à une définition relativement consensuelle, les nombreuses recherches publiées sur la question apparaissent comme très hétérogènes de telle sorte qu’il ne se dégage de la littérature que les différentes pièces d’un « puzzle », pour reprendre l’expression de Hafez et Mullins (2015). Ces pièces restent à assembler, ce qui signifie que cette littérature est marquée par l’absence d’un cadre théorique général.

L’état global de la recherche sur la radicalisation

Une évaluation précise du profil de la recherche sur la radicalisation a été réalisée par Neumann et Kleinmann (2013) dans un article intitulé « How Rigorous Is Radicalization Research ? ». Sur la base d’un échantillon de 260 publications sur la période 1980-2010, ces derniers ont mis en évidence deux caractéristiques notables de la recherche dans ce domaine. Premièrement, l’examen du type de méthodologie utilisée dans les articles publiés montre que la recherche est largement de type qualitative.

Figure 1. Distribution du type de méthodologie utilisée dans les articles publiés sur la radicalisation (Neumann & Kleinmann, 2013).

En effet, la très large majorité des études consistent en des études de cas ou des narrations. Corollairement, très peu d’études reposent sur une méthodologie quantitative telle que l’analyse statistique de jeu de données ou la comparaison avec un groupe contrôle [7]. Par ailleurs, concernant le type de données empiriques analysées, on note que seulement 54% des études publiées utilisent des données primaires, 45% utilisant des données secondaires. Deuxièmement, Neumann et Kleinmann (2013) mettent en évidence la qualité relativement moyenne de la recherche sur la radicalisation au niveau de la rigueur méthodologique ainsi que de la rigueur empirique. Mesurant la rigueur au travers des catégories « faible », « moyenne », et « élevée », ils montrent que 34% des études publiées sont faibles soit méthodologiquement soit empiriquement, tandis que 11% le sont sur les deux plans. En outre, Neumann et Kleinmann (2013) montrent dans des analyses croisées d’une part que la très large majorité des études quantitatives ont une rigueur méthodologique élevée alors que la majorité des études qualitatives ont une rigueur méthodologique moyenne, et d’autre part que la majorité des études utilisant des données primaires ont une rigueur empirique élevée tandis que la majorité des études utilisant des données secondaires ont une rigueur empirique faible.

Cet état des lieux de la recherche sur la radicalisation rappelle à plusieurs égards celui qu’avaient dressé Schmid et Jongman en 1983 de la recherche en terrorisme. A l’époque, ces derniers la qualifiaient dans ces termes : « Much of the writing is impressionistic, anecdotal, superficial and at the same time often also pretentious, venturing far-reaching generalizations on the basis of episodical evidence. » (p. 418). Pour des raisons strictement scientifiques, mais aussi et surtout étant donné les enjeux liés à la recherche sur la radicalisation, il est impératif que celle-ci se réajuste en produisant moins de travaux purement théoriques et narratifs, et davantage d’études empiriques rigoureuses. Cette recommandation apparaît sous la plume de nombreux chercheurs dans le domaine. Par exemple, dans un article intitulé « Violent Radicalization in Europe: What We Know and What We Do Not Know », Dalgaard-Nielsen (2010) indique : « Much has been said and published about why young Europeans become involved with militant Islamism and plan or perpetrate terrorist attacks against fellow citizens. But few studies provide fresh empirical evidence to underpin their conclusions. » (p. 809-810) et que dès lors « The challenge of generating solid empirical evidence to enhance the understanding of the phenomenon of radicalization connected to militant Islamism is substantial. » (p. 812).

Comment appréhender la radicalisation ? Type d’approche et niveau d’analyse

Étant donné le caractère hétérogène de la recherche sur la radicalisation, présenter les principaux résultats de façon structurée et cohérente n’est pas chose évidente de prime abord. Le cadre proposé récemment par Crettiez (2016) dans un article intitulé « Penser la radicalisation » s’avère ici pertinent. Ce cadre croise deux critères, le type d’approche (structurale vs. processuelle) et le niveau d’analyse (micro vs. macro).

Figure 2. Le cadre de lecture de la recherche sur la radicalisation proposé par Crettiez (2016).

Le type d’approche renvoie aux deux approches traditionnelles en sciences humaines et sociales, l’approche structurale centrée sur les facteurs, compris comme déterminants ou causes du phénomène étudié, et l’approche processuelle centrée sur les mécanismes à l’œuvre dans le phénomène en question. Au plan épistémologique, ces deux approches sont légitimes pour l’étude de la radicalisation. En effet, le caractère fondamentalement processuel du phénomène – que nous avons souligné dans la première partie – n’invalide aucunement la question des facteurs ou des déterminants.

Sur ce point, pour des objets d’étude « non neutres » aux plans idéologique et politique tels que la radicalisation, il convient de rappeler l’importance de garder la question scientifique immunisée contre les vues idéologiques et politiques. En effet, on ne saurait éluder a priori la question des déterminants de la radicalisation au nom d’un positionnement idéologique et politique selon lequel la mise en évidence de tels déterminants ouvrirait la voie à quelque stigmatisation. En sciences humaines et sociales, la méfiance – voire la défiance – à l’égard de la question des déterminants vient de ce que celle-ci agite le spectre du déterminisme structurel lourd qui veut qu’un individu présentant certaines conditions est condamné à une certaine trajectoire de vie. Comme nous le rappellerons dans la sous-partie suivante, une telle suspicion n’est pas justifiée au regard de ce que montrent les recherches abordant la question des déterminants. En effet, les résultats ne mettent en évidence que des relations statistiques (les tailles d’effet étant souvent limitées), excluant par là-même tout déterminisme. A cet égard, il conviendrait de parler de « facteurs » plutôt que de « déterminants ».

La distinction entre facteurs et processus était déjà utilisée par Crettiez (2011a) dans sa présentation didactique du processus de radicalisation violente. Celui-ci distinguait les facteurs (des « éléments objectifs et mesurables qui déterminent partiellement les raisons de l’engagement »), les mécanismes (éléments « principalement cognitifs qui offrent aux acteurs une vision du monde et de leur propre rôle activiste »), et les processus (éléments « plus socio-politiques qui confrontent l’acteur à un environnement mouvant et participent de son évolution vers la radicalisation ») (figure 3). Alors que, dans les termes de Crettiez (2011a), la distinction entre mécanismes et processus est une distinction de degré (les premiers se déroulent à l’échelle individuelle tandis que les seconds se déroulent à l’échelle sociale et environnementale), la distinction entre facteurs d’une part, et mécanismes et processus d’autre part, est au contraire une distinction de nature.

Figure 3. Facteurs, mécanismes, et processus impliqués dans la radicalisation selon Crettiez (2011a).

Le niveau d’analyse est également un critère structurant de la recherche sur la radicalisation. La radicalisation doit-elle être analysée au niveau de l’individu, du groupe, de la société ? D’aucuns choisiront un seul niveau d’analyse car ces trois niveaux sont pertinents. Car si la radicalisation s’incarne avant tout dans des trajectoires individuelles, ces parcours de vie ne peuvent être compris qu’en les resituant dans la perspective de dynamiques groupales et organisationnelles, et dans le cadre plus large du contexte social et politique. Taylor et Horgan (2006) soulignent qu’en adoptant ce point de vue multi-niveaux, « we will be drawn into developing a clearer but inevitably complex sense of the relationship between political context (and especially its ideological qualities), organizational framework, and the individual by breaking down the process into parts, and examining the relationship between them, from the “lens” of social, political, civil society, and temporal frames of reference. » (p. 587)

Croisée avec la question des déterminants, la question du niveau d’analyse donne lieu à l’opposition classique entre sociologie et psychologie. Nous défendons la position que, prise isolément, aucune de ces deux disciplines n’est satisfaisante. D’un côté, l’étude de la radicalisation suivant une approche strictement psychologique (niveau micro ou individuel) produirait des explications bien trop locales, spécifiques, et incomplètes. De l’autre côté, une approche strictement sociologique produit dans le cas d’espèce des explications trop générales et dès lors incapables de rendre compte de faits empiriques précis.

Par exemple, le sociologue franco-iranien Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’EHESS, aborde la radicalisation avant tout comme un phénomène social, politique, et culturel. Suivant la tradition sociologique française, ce dernier propose de voir dans la radicalisation non pas la réaction à des conditions politiques et économiques spécifiquement défavorables, mais la poursuite d’une identité désorientée par la tension entre l’appartenance à une société qui leur serait hostile et des origines perdues. Pour Khosrokhavar (2014), certains jeunes d’origine musulmane voient ainsi dans le djihadisme un acte de « recouvrement de l’identité » dans une société occidentale qui leur apparaît sans repères. Aussi pertinente et séduisante soit elle, une telle analyse de la radicalisation est scientifiquement insuffisante pour au moins deux raisons. D’une part, cette analyse demeure essentiellement narrative car peu étayée empiriquement (les études empiriques existantes étant essentiellement des études de cas). D’autre part, comme le souligne Dalgaard-Nielsen (2010), une telle analyse macro bloque sur un fait empirique clé de la radicalisation : le fait que seule une minorité des individus pourtant exposés au même environnement social et politique s’engagent dans le processus de radicalisation.

Par conséquent, la nature et la complexité de la radicalisation sont telles que seule une approche intégrant les niveaux d’analyse micro et macro peut véritablement prétendre rendre compte de ce phénomène dans son ensemble. Dans cette perspective, nous défendons l’idée que l’étude de la radicalisation ne peut dissocier la psychologie et la sociologie. Autrement dit, si ces deux disciplines n’ont pas vocation à collaborer d’une façon générale, elles ont tout intérêt à dialoguer dans le cas particulier de la radicalisation. D’une façon générale, gagner en interdisciplinarité serait probablement bénéfique pour le champ de la radicalisation. C’est par exemple la ligne éditoriale qui avait été choisie pour le numéro spécial du Journal of Strategic Security (« Perspectives on Radicalization and Involvement in Terrorism ») de 2011 qui comportait aussi bien des contributions de psychologues, de sociologues, d’économistes, et d’historiens. Face à certains objets d’étude, les frontières disciplinaires s’estompent.

Afin de garder la structure de cet exposé simple, nous présentons dans les deux sous-parties suivantes les résultats relatifs à chacune des deux approches (structurale vs. processuelle) de la radicalisation en distinguant à chaque fois différents niveaux d’analyse (micro, macro, ou meso). Dans un souci de cohérence de l’exposé, nous présentons d’abord les résultats relatifs aux processus de la radicalisation puis ceux relatifs aux facteurs de radicalisation.

Les processus de la radicalisation

Nous l’avons vu, la radicalisation renvoie fondamentalement à un processus, qu’il faut appréhender en tant que tel. Une analyse processuelle, visant à suivre la « radicalisation pas à pas » (Collovald & Gaïti, 2006), semble donc naturellement plus appropriée qu’une approche structurale centrée sur la recherche de déterminants et moins à même de capturer la dynamique du phénomène (Sommier, 2012). Dans cette perspective, Fillieule (2012) souligne que « les engagements dans les organisations radicales doivent être compris comme le résultat d’un processus plutôt que comme le produit d’un facteur déterminant. » (p. 40).

Au plan méthodologique, les recherches centrées sur les processus de radicalisation privilégient une méthodologie qualitative (typiquement des entretiens avec des individus radicalisés) mieux à même de cerner le déroulement et la complexité de parcours individuels. Ces recherches ont donné lieu à plusieurs modèles séquentiels de la radicalisation dont Borum (2011c) et surtout King et Taylor (2011) ont fait la synthèse. Trois de ces modèles décrivent la trajectoire individuelle de radicalisation (niveau micro) tandis que deux autres modèles mettent l’accent sur les processus socio-politiques de la radicalisation (niveau meso) en s’appuyant sur les théories des mouvements sociaux [8].

Niveau micro : la trajectoire individuelle de radicalisation

Depuis les attentats du 11 septembre 2001, des chercheurs en sciences sociales et des agences gouvernementales ont proposé des modèles censés éclairer le processus de radicalisation ou le basculement progressif d’individus dans l’action violente au nom d’une idéologie religieuse extrême. Comme le note Borum (2011c), l’urgence de la situation et la pression politique et médiatique ont fait que ces premiers modèles consistent souvent en une description narrative simple de la trajectoire individuelle de radicalisation, construite de façon pragmatique et bottom-up sur la base de l’analyse d’un groupe radical spécifique ou de quelques cas individuels, et avec peu de références théoriques au champ des sciences humaines et sociales.

Il est ainsi symptomatique que des modèles séquentiels de la radicalisation mentionnés de façon récurrente dans la littérature sont celui du FBI (Silber & Bhatt, 2007) et celui du NYPD (New York City Police Department). Ce dernier modèle décrit comment des individus originaires de pays de l’Ouest adoptent une idéologie islamiste radicale au travers de quatre étapes linéaires : 1) la pré-radicalisation où l’individu est exposé à l’idéologie radicale, 2) l’auto-identification au cours de laquelle celui-ci adopte l’idéologie radicale et s’affilie avec ses promoteurs, 3) l’endoctrinement qui correspond à une intensification de l’engagement, 4) la djihadisation caractérisée par l’acceptation par l’individu de son devoir d’agir au nom de la cause.

Un second modèle séquentiel de la radicalisation est celui de Borum publié pour la première fois en 2003 dans le FBI Law Enforcement Bulletin. Celui-ci s’était appuyé sur l’analyse qualitative d’un ensemble de cas individuels appartenant à divers groupes extrémistes violents afin de déterminer si l’on pouvait identifier des traits communs à ces trajectoires individuelles, lesquels caractériseraient le processus de radicalisation. Borum a ainsi identifié quatre étapes décrivant comment 1) des griefs liés à une marginalisation économique et une marginalisation politique (« It’s not right ») génèrent 2) un sentiment d’injustice perçue (« It’s not fair ») qui se transforme en 3) une haine ciblée sur un groupe spécifique (« It’s your fault ») qui devient 4) vilipendé et diabolisé (« You’re Evil »), cette diabolisation constituant une justification ou une impulsion pour l’action violente.

Un troisième modèle séquentiel est le modèle de l’escalier vers le terrorisme proposé par Moghaddam (2005), qui décrit cinq marches menant vers l’action terroriste. Ce modèle peut être conçu comme un arbre de décision, le fait de passer ou non à la marche n + 1 dépendant de la conjonction de conditions particulières au niveau de la marche n (ceci expliquant pourquoi si peu d’individus parviennent à la dernière marche correspondant à l’action terroriste). Dans la métaphore de l’escalier de Moghaddam, le sol renvoie à un état de mécontentement concernant ses conditions matérielles d’existence et une adversité perçue (privation relative) qui donnent lieu à un désir d’améliorer sa situation personnelle. La première marche de l’escalier correspond aux options perçues pour combattre cette situation vécue comme injuste. Des tentatives infructueuses d’y remédier déclenche le passage à la deuxième marche où la frustration se déplace en un sentiment d’agression ciblé vers un agent perçu comme responsable de la situation. Le développement de ce sentiment provoque le passage à la troisième marche marquée par un engagement moral dans un groupe terroriste. La quatrième marche correspond à un renforcement du cadre d’interprétation (framing) et de la légitimité perçue du groupe terroriste, et la cinquième marche voit le passage à l’action violente et la répression des mécanismes d’inhibition.

Dans un article récent, Doosje et al. (2016) proposent un modèle processuel de la radicalisation/déradicalisation d’un individu, inspiré du modèle de Moghaddam. Ce modèle décrit le processus de radicalisation au travers de trois phases séquentielles : dans la première phase (sensibilité), l’individu devient sensible à une idéologie radicale ; dans la deuxième phase (appartenance) il devient membre d’un groupe radical ; et dans la troisième phase (action) il est prêt à agir au nom de l’idéologie de son groupe. En outre, des facteurs micro (individuels), meso (groupaux), et macro (sociétaux) sont à l’œuvre dans chaque phase : dans la phase de sensibilité, les facteurs micro sont la quête d’importance et l’incertitude personnelle, les facteurs meso sont l’environnement familial, la privation relative fraternelle, et les facteurs macro, dans le cas de la radicalisation islamiste, renvoient à la mondialisation et la domination politique, économique, et culturelle de l’Ouest, et à la menace que représente cette domination pour la communauté musulmane mondiale (l’Oumma). Le fait de passer d’une phase n à la phase n + 1 dépend des effets de ces différents facteurs dans la phase n (figure 4). Enfin, Doosje et al. (2016) supposent qu’un bouclier de résilience peut protéger l’individu contre les influences pro-radicalisation jusqu’à la moitié de la deuxième phase. Passé ce point critique (c’est-à-dire lorsque l’individu est devenu membre du groupe radical), l’effet de ce bouclier s’inverse et celui-ci bloque désormais les forces de déradicalisation en provenance de l’extérieur du groupe.

Figure 4. Le modèle processuel de la radicalisation de Doosje et al. (2016).

Au final, ces modèles séquentiels ne font que représenter la radicalisation par des points de transition clés le long d’une trajectoire de vie au cours de laquelle un individu bascule d’une vie normale vers une implication directe dans l’activité terroriste. Mais dans une perspective processuelle, ces modèles demeurent insatisfaisants car comme le souligne Mandel (2010), « Stage models, such as the one proposed by Silber and Bhatt (2007) […] leave much to explain in terms of the psychological, organizational, and social processes and drivers that lead people into the radicalization process in the first place and then reinforce their continued radicalization to the point of committing acts of terrorism. » (p. 102) A cet égard, les modèles processuels au niveau meso sont probablement plus pertinents.

Niveau meso : les processus socio-politiques de la radicalisation

Si la radicalisation prend la forme de trajectoires individuelles, celle-ci doit être pensée avant tout comme un phénomène de groupe qui requiert en tant que tel une analyse psychosociale. Dans la présentation de leur modèle (voir ci-dessus), Doosje et al. (2016) soulignent « we argue that it is not possible to understand radicalization without taking into account the group-level psychological processes in terms of belonging, social influence and polarization. » (p. 82). Dans cette perspective, deux éclairages s’avèrent très pertinents, celui de la psychologie sociale et celui des théories des mouvements sociaux (Borum, 2011b).

L’analyse psychosociale apporte à l’étude de la radicalisation un focus sur les dynamiques de groupe sous-jacentes à l’engagement radical. L’apport de la psychologie à cette question réside d’ailleurs probablement davantage dans ce type d’analyse plutôt que dans l’analyse psychopathologique, trop centrée sur l’individu et teintée de déterminisme. Crettiez (2016) indique ainsi que « Prendre en compte la dimension psychologique des engagements radicaux implique de se défier de toute insistance sur une seule psychologie de l’acteur au profit d’une psychologie des interactions. » (p. 723).

Un exemple d’éclairage apporté par l’analyse psychosociale concerne le rôle de la privation relative (l’injustice perçue lorsqu’un individu compare les conditions d’existence matérielles de son groupe d’appartenance par rapport à celles d’autres groupes) comme facteur déclencheur de la radicalisation (Piazza, 2011 ; King & Taylor, 2011). La psychologie sociale a montré au travers de nombreuses études empiriques qu’un sentiment d’injustice partagé par un groupe est un fort prédicteur de l’initiation d’une action collective (van Zomeren, Postmes, & Spears, 2008), mais elle en a surtout précisé les mécanismes sous-jacents. D’une part, les émotions liées au sentiment d’injustice importent autant que l’élaboration cognitive de celui-ci (Sommier (2010) a également souligné la dimension affective des mouvements sociaux), et d’autre part le fait que c’est une privation relative groupale plutôt qu’individuelle qui déclenche l’action collective (Smith & Ortiz, 2002 ; Pettigrew et al., 2008).

Un autre exemple d’éclairage apporté par la psychologie sociale concerne le rôle de la crise identitaire dans le processus de radicalisation. Mise en avant par l’école sociologique française (notamment Kepel, Roy, et Khosrokhavar), cette crise identitaire renvoie à la difficulté pour les jeunes immigrés de deuxième ou troisième génération de concilier le sentiment de rejet par la société occidentale à laquelle ils appartiennent et leur identité ethnique héritée de leurs parents (Stroink, 2007 ; Giguère, Lalonde, & Lou, 2010). Or la psychologie sociale montre que dans des conditions marquées par une incertitude forte, les individus ont tendance à réagir à l’incertitude en renforçant leurs attitudes et leurs convictions (McGregor, Zanna, Holmes, & Spencer, 2011) et en rejoignant des groupes qui partagent ces convictions (Hogg, 2000).

D’un autre côté, appréhender l’islamisme radical terroriste sous l’angle d’un mouvement social global s’est avéré particulièrement heuristique. En effet, dans la lignée des travaux pionniers de Della Porta (1995) sur les militants italiens et allemands, plusieurs chercheurs se sont appuyés sur les théories des mouvements sociaux pour mettre en exergue le rôle des entourages et des réseaux ainsi que des effets de socialisation violente dans le processus de radicalisation islamiste.

On relève deux modèles de ce processus basés sur des concepts clefs de l’analyse des mouvements sociaux. Le premier est celui de Wiktorowicz (2005) basé sur la théorie du cadrage (framing). Un cadre correspond à une certaine vision du monde, composée de valeurs et de croyances (Snow, Rochford, Worden, & Benford, 1986). Selon cette théorie, un même événement pouvant donner lieu à plusieurs cadres, le succès d’un mouvement social dépend de sa capacité à promouvoir un cadre qui puisse s’aligner sur les intérêts, les valeurs et les croyances de ses recrues potentielles (Della Porta, 1992). Dans le cas de la radicalisation, la sensibilisation active des recrues potentielles par le groupe radical serait ainsi cruciale et l’engagement radical reposerait essentiellement sur les relations interpersonnelles et la socialisation. Dans cette perspective, et sur la base d’études de cas approfondies de parcours d’individus ayant rejoint le groupe islamiste Al-Muhajiroun basé à Londres, Wiktorowicz (2005) a identifié quatre temps dans la radicalisation : 1) l’ouverture cognitive, 2) la recherche religieuse, 3) l’alignement de cadres, 4) la socialisation.

Le second modèle basé sur l’analyse des mouvements sociaux est celui de Sageman (2004) qui met en avant l’importance des liens sociaux et des réseaux dans le processus de radicalisation, plus précisément le rôle déterminant d’un réseau global, informel et horizontal de militants islamistes radicaux davantage connectés par l’idéologie et l’Internet que par des liens organisationnels et formels. Basé sur ces liens sociaux, le recrutement de jeunes djihadistes serait donc davantage bottom-up (plutôt que dépendant des actions mises en œuvre par des groupes organisés) ce qui expliquerait son efficacité et sa pérennité. Sageman identifie quatre étapes dans la radicalisation : 1) un sentiment d’indignation morale, 2) l’adhésion à un cadre, 3) la résonance de ce cadre avec le vécu personnel, 4) la mobilisation à travers des réseaux.

Au final, en mettant l’accent sur les processus d’interaction et de socialisation, les modèles de Wiktorowicz et Sageman apportent un éclairage plus fin au processus de radicalisation que les trois modèles précédents décrivant la trajectoire individuelle de radicalisation. Le tableau 1 ci-dessous de King et Taylor (2011) résume ces cinq modèles :

Tableau 1. Les cinq modèles processuels de la radicalisation selon King et Taylor (2011).

Si l’approche processuelle semble la plus naturelle pour l’étude de la radicalisation, on fera deux remarques concernant les recherches qui ont adopté cette approche jusqu’à présent. D’une part, en référence à l’état de la recherche sur la radicalisation effectué par Neumann et Kleinmann (2013), on soulignera que les modèles séquentiels qui ont été proposés reposent sur une base empirique relativement faible et n’ont pas fait l’objet d’investigations empiriques plus poussées destinées à vérifier leur validité. Comme le note Borum (2011c) : « The accuracy and stability of this type of sequence model has not been rigorously tested. Despite the idea’s intuitive appeal, it may be premature to conclude that radicalization always—or even generally—progresses though a series of discrete stages. » (p. 43).

D’autre part, la majorité des recherches sur lesquelles s’appuient ces modèles suivent la même logique : étudier un échantillon de cas d’individus radicalisés (au travers de données secondaires ou primaires) et essayer de dégager des similitudes entre les différents cas analysés. Une telle méthodologie ne permet cependant pas de déterminer si tel ou tel élément (processus ou facteur) joue un rôle dans le processus de radicalisation car faire une telle inférence requiert une comparaison avec le contrefactuel (par exemple, affirmer que la socialisation par le web joue un rôle dans la radicalisation requiert une comparaison de groupes dans lesquels la socialisation par le web n’est pas la même). De plus en plus de chercheurs insistent sur la nécessité de mener davantage d’études empiriques dont la méthodologie inclue une comparaison avec le contrefactuel (Rink & Sharma, 2016 ; Hafez & Mullins, 2015). L’approche par les facteurs de radicalisation se prête davantage à ce type d’études, c’est l’objet de la partie suivante.

Les facteurs de radicalisation

L’étude de la radicalisation n’échappe pas à une approche sous l’angle de la question des déterminants (approche structurale) qui consiste à identifier les relations (idéalement causales) entre le phénomène en question et un ensemble de facteurs (Borum, 2011a ; Hafez & Mullins, 2015). Mesurés au niveau individuel, on distinguera ici les facteurs macro, renvoyant aux conditions économiques et politiques (situation professionnelle, revenu, niveau d’éducation, etc.), et les facteurs micro qui renvoient à des facteurs psychologiques ou sociodémographiques (âge, genre, nationalité, religion, etc.).

Au plan méthodologique, les recherches centrées sur les facteurs de radicalisation utilisent préférentiellement une méthodologie quantitative, ce qui contraste avec la tradition de recherche qualitative dans le domaine de la radicalisation. Cette tradition se manifeste par un élément récurrent dans la littérature. En effet, l’évocation des recherches de type quantitatives (dites « multivariées ») dans lesquelles sont examinées les relations statistiques entre un ensemble de variables indépendantes (e.g., variables sociodémographiques, psychologiques, variables dites « lourdes ») et une variable dépendante (typiquement une mesure de l’engagement radical), est systématiquement associée à la notion de « profil type » de l’individu radicalisé, à l’inexistence d’un tel profil, et à la notion de déterminisme. Par exemple, Crettiez (2011a) indique : « Vouloir comprendre les raisons de l’engagement violent à travers une lecture déterministe lourde qui insisterait sur des variables sociologiques propres au candidat à l’engagement ne nous parait guère satisfaisant. Quel que soit le terrain analysé, il ne semble pas que ressorte clairement un profil type de l’activiste universellement applicable. » (p. 48).

Il convient de rappeler deux remarques concernant ces études quantitatives multivariées. Premièrement, la mise en évidence de liens statistiques significatifs entre des variables indépendantes et une variable dépendante individuelle ne signifie nullement que l’on a dégagé un profil type. Par exemple, les recherches en sciences de l’éducation, en sociologie, et en psychologie ont montré depuis longtemps que la réussite scolaire d’un élève est statistiquement liée à des variables sociodémographiques (e.g., la catégorie socio-professionnelle des parents) et psychologiques (e.g., le QI). Est-ce à dire qu’il existe un profil type de l’élève qui réussit scolairement? Non bien entendu. La raison à cela correspond à notre deuxième remarque, à savoir que dans des données réelles, des liens statistiques significatifs ne sont jamais déterministes. Par exemple, si la réussite scolaire d’un élève est corrélée à 0.50 avec le QI de l’élève et avec la CSP des parents, cela implique qu’une proportion substantielle d’enfants ayant un QI relativement bas et/ou dont les parents ont une CSP basse ont néanmoins une bonne réussite scolaire. Autrement dit, l’existence de ces liens statistiques ne signifie pas qu’il existe un profil type de l’élève qui réussit. Ces remarques valent pour l’étude de la radicalisation. Ceci étant rappelé, les études quantitatives multivariées ne sont pas la panacée. Elles fournissent seulement des éléments qui, pris ensemble avec des résultats issus de recherches qualitatives, permettent de mieux comprendre le phénomène étudié.

Niveau macro : conditions économiques et politiques, et structure d’opportunités politiques

Les facteurs macro ayant fait l’objet de la plus grande attention dans le cas de la radicalisation sont la marginalisation (ou ségrégation) économique et la marginalisation politique, souvent regroupées sous la notion commune de « griefs » (grievances). Ces facteurs sont conçus comme des potentielles « causes profondes » (root causes) de la radicalisation, ayant une influence de type push (contrairement à l’influence de type pull exercée par les réseaux). Crettiez (2011a) parle ainsi de « facteurs incitatifs de l’engagement ».

La marginalisation économique (typiquement opérationnalisée par la pauvreté) et la marginalisation politique (le fait d’être évincé des lieux de décision politique) apparaissent comme des explications a priori très plausibles de l’engagement radical et sont sans surprise récurrentes dans la littérature (Hafez & Mullins, 2015). Cependant, comme le soulignent Kruglanski et Fishman (2009), l’explication de la radicalisation par ces facteurs macro est confrontée à deux limites. La première limite est conceptuelle et correspond au fait que la situation de mise à l’écart aux niveaux économique et politique – par définition vécue par un grand nombre d’individus – ne peut rendre compte du fait que seule une poignée d’individus évoluant dans ces conditions se radicalisent (critique que nous avions déjà formulée à l’égard des analyses sociologiques de la radicalisation trop générales). Ce point est rappelé par Crettiez (2011a) : « Mais cette logique de la frustration est excessivement généralisante pour comprendre les ressorts de l’engagement individuel : pourquoi certains seulement passent à l’action quand tant d’autres en situation similaire ne le font pas ? » (p. 49). La seconde limite est empirique et renvoie au fait que les études ayant examiné rigoureusement le lien entre ces deux facteurs macro et la radicalisation ont globalement conclu à l’absence de lien.

Par exemple, dans l’un des articles les plus cités dans le domaine de la radicalisation et du terrorisme intitulé « Education, Poverty and Terrorism: Is There a Causal Connection? », Krueger et Maleckova (2003) montrent notamment que les membres de la branche active du Hezbollah ont autant de chances d’être issus d’un milieu familial riche et d’avoir un haut niveau d’éducation que d’être issus d’un milieu familial pauvre et sous-éduqué. Krueger et Maleckova (2003) montrent par ailleurs dans une comparaison internationale que le nombre de terroristes originaires d’un pays n’est pas lié au niveau de richesse de celui-ci (mesuré par le PIB/habitant) mais au degré de libertés civiles dans le pays, ce qui suggère que le terrorisme et la radicalisation seraient moins des phénomènes économiques que politiques. Piazza (2011) a affiné ce dernier résultat sur la base d’une comparaison internationale de 172 pays sur la période 1970-2006. Si ses résultats confirment l’absence de lien entre la richesse (ou la pauvreté) nationale et le terrorisme domestique, Piazza montre que celui-ci est significativement lié au statut économique des groupes minoritaires du pays. En effet, les pays faisant preuve d’une discrimination économique envers leurs groupes minoritaires subissent six fois plus d’événements de terrorisme domestique. Ce résultat étaye l’hypothèse du rôle de la privation relative comme facteur déclencheur de la radicalisation.

Toujours au niveau macro mais cette fois dans la perspective de l’analyse des mouvements sociaux, on soulignera la pertinence de la notion de structure d’opportunités politiques afin de comprendre l’influence de l’environnement politique et de la conjoncture sur les mouvements radicaux violents (Crettiez, 2011b ; 2016). En effet, la sociologie de l’action collective a montré comment une action collective violente est fortement dépendante du contexte politique qui, de par la façon dont différents éléments nationaux (un encouragement hiérarchique) ou transnationaux (un soutien international) se combinent pour former ou non une structure d’opportunités, peut s’avérer être plus ou moins favorable à cette action (McAdam, 1982 ; Tarrow, 1994). Une répression policière incarnant la violence de l’Etat est un exemple d’élément macro relatif au contexte politique qui peut s’avérer être un déterminant de l’engagement dans l’action collective violente. Comme l’indique Crettiez (2011b) : « L’excès de répression et la prison jouent ainsi un triple rôle dans l’économie de l’engagement : elles fondent en raison la haine du système qui oppresse, elles apportent une justification morale – et parfois même une obligation morale – à la prise des armes et elles permettent souvent de renforcer la clandestinité opérationnelle et donc l’attractivité des mouvements qu’elles combattent. » (p. 102). Cependant, la pertinence de la notion de structure d’opportunités politiques est limitée par sa trop grande généralité d’une façon générale, et en particulier dans le cas de la radicalisation.

Niveau micro : facteurs psychologiques et sociodémographiques

Très tôt dans le champ du terrorisme s’est développé un courant de recherches basé sur une investigation des traits psychologiques des terroristes dans l’espoir d’identifier un « profil psychologique type du terroriste » (Borum, 2011a). Cet intérêt est toujours d’actualité et il est symptomatique que les aspects psychologiques et comportementaux du terrorisme et de la radicalisation n’intéressent pas seulement le champ de la psychologie mais aussi celui de la psychiatrie et de la médecine légale (e.g., Leistedt, 2016). Néanmoins, il existe à l’heure actuelle un large consensus sur le fait que les individus ayant commis des actes terroristes ne diffèrent pas significativement de la population normale en termes de psychopathologie (Silke, 1998 ; Corrado, 1981 ; Altier, Thoroughgood, Horgan, 2014). Dans une revue de la littérature sur la question, Victoroff (2005) rappelle que l’analyse psychologique de membres de groupes radicaux violents tels que la Fraction armée rouge (RAF), les Brigades rouges, l’ETA, ou encore divers groupes palestiniens n’a révélé aucun profil psychologique spécifique commun. Horgan (2003) affirme ainsi que « despite their attractiveness (via the simplicity any potential results would imply), personality traits are useless as predictors for understanding why people become terrorists. » (p. 114).

Étant donné cet état des lieux, on s’étonnera qu’en France, tradition psychanalytique oblige, certains psychologues et psychanalystes revendiquent une analyse psychodynamique de la radicalisation (e.g., Benslama, 2015 ; Hirsch, 2016). Par exemple, dans un article au titre évocateur « A la recherche d’une âme : psychopathologie de la radicalisation et du terrorisme », Benezech et Estano (2016) écrivent : « En résumé, nous pensons qu’une personne qui adopte une idéologie intégriste utilise un mécanisme psychologique de protection, de défense, de nature passionnelle et de mécanisme paranoïaque pour trouver ou retrouver de l’amour-propre, surcompenser la faiblesse de son moi, se rassurer, se valoriser, se donner de l’importance, du pouvoir, du plaisir. Il s’agit ici d’un essai de renarcissisation par un processus psychodynamique antisocial. » (p. 240). Si l’approche psychanalytique peut s’avérer utile dans la perspective de faire sens de trajectoires individuelles marquées par la radicalisation (e.g., Ludot, Radjack, & Moro, 2016), on peut douter de la capacité d’une telle approche pathologisante et porteuse du postulat d’un déterminisme psychologique lourd à apporter un éclairage scientifique pertinent à la question de la radicalisation.

Si l’étude des aspects psychologiques de la radicalisation ne doit pas s’embourber dans une approche psychopathologique, elle doit au contraire se focaliser sur des facteurs psychologiques « normaux », au premier rang desquels la motivation. A cet égard, le rôle potentiel de moteurs psychologiques à l’engagement radical apparaît de façon récurrente dans la littérature. Par exemple, Silke (2008) souligne comment un sentiment d’indignation produit un désir psychologique puissant de vengeance et de punition chez les jeunes djihadistes en Europe. Crettiez (2011a) souligne quant à lui le rôle motivationnel des incitations symboliques ou psychologiques, c’est-à-dire le gain symbolique escompté de par l’engagement dans l’action violente au nom de l’idéologie religieuse portée par le groupe radical. Selon Crettiez (2011a), « De nombreux témoignages au Cachemire ou ailleurs explicitent la fascination pour ce titre spirituel qui accorde à l’acteur la certitude d’un monde meilleur dans l’au-delà, le respect de l’entourage et une éternelle notoriété mémorielle. L’action violente peut enfin être recherchée pour elle-même, répondant à un désir d’action, à un activisme salvateur de la mémoire du groupe, de son honneur. » (p. 51). L’acquisition du statut de martyr représente ainsi l’incitation symbolique suprême pour les djihadistes. Kruglanski propose le concept plus général de quête d’importance (quest for significance) comme motivation commune aux différentes formes de motivation à l’engagement radical et à l’action violente : vengeance, reconnaissance, récompense dans l’au-delà, honneur, etc. (Kruglanski et al., 2013).

Exemples d’études intégratives

Sur la question des déterminants de la radicalisation, on relèvera avec intérêt les résultats de deux études quantitatives récentes ayant pris en compte un large ensemble de facteurs à la fois micro et macro.

La première est celle de Bhui, Everitt, et Jones (2014) intitulée « Might Depression, Psychosocial Adversity, and Limited Social Assets Explain Vulnerability to and Resistance against Violent Radicalisation? ». Utilisant une large enquête par questionnaire, Bhui et al. ont examiné les liens statistiques entre la radicalisation et différents facteurs sociodémographiques et psychosociaux. L’enquête a porté sur 608 individus âgés entre 18 et 45 ans, d’origine musulmane, habitant dans le quartier Est de Londres et Bradford, et dont les familles sont originaires du Pakistan et Bangladesh (échantillonnage par quota). Trois variables globales ont été mesurées via l’administration d’un ensemble de questionnaires. Premièrement, la radicalisation a été mesurée par un questionnaire de 16 items portant sur la sympathie pour les manifestations violentes et le terrorisme. Les sujets devaient indiquer dans quelle mesure (avec une échelle de Likert) ils approuvent par exemple « les personnes qui utilisent la violence dans la protestation politique », « les attentats suicides pour combattre l’injustice », « les Britanniques allant se battre en Irak ». Deuxièmement, les facteurs de risque et de protection ont été mesurés par des items portant sur l’adversité psychosociale (événements de la vie négatifs, discrimination perçue, chômage) pour les facteurs de risque, et des items portant sur le nombre de contacts sociaux, le capital social (confiance, satisfaction, sentiment de sécurité), l’engagement politique et la religiosité pour les facteurs de protection. Troisièmement, l’état de santé a été appréhendé au travers d’items relatifs à l’état physique et émotionnel, une mesure de l’anxiété par le questionnaire GAD-7 (Generalised Anxiety Disorder Assessment), et une mesure de la dépression par le questionnaire PHQ-9 (Patient Health Questionnaire).

L’analyse statistique des données montre les résultats principaux suivants. Tout d’abord, une analyse en clusters des réponses au questionnaire de radicalisation fait apparaître trois groupes parmi l’échantillon de répondants (N = 608) : le groupe des individus les plus sympathiques pour les manifestations violentes et le terrorisme (N = 92), le groupe des individus les moins sympathiques pour ces actions (N = 93), et un groupe d’individus intermédiaires (N = 423). La figure 5 ci-dessous montre les caractéristiques démographiques de ces trois groupes.

Figure 5. Caractéristiques démographiques des groupes différenciés selon leur degré de radicalisation dans l’étude de Bhui et al. (2014).

Ces trois groupes identifiés, Bhui et al. (2014) montrent d’une part que la sympathie pour les manifestations violentes et le terrorisme est significativement liée à la présence de symptômes dépressifs légers (mesurés par le PHQ-9), et d’autre part que la condamnation des manifestations violentes et du terrorisme est positivement liée au nombre de contacts sociaux, et négativement liée au capital social [9] (figure 6). Cette étude de Bhui et al. (2014) est intéressante car elle montre sur une base méthodologique et empirique solide qu’un facteur psychologique, la dépression, est susceptible de jouer un rôle dans la radicalisation.

Figure 6. Comparaison des groupes différenciés selon leur degré de radicalisation sur différents facteurs psychosociaux (Bhui et al., 2014).

La seconde étude récente sur la question des déterminants de la radicalisation est celle de Rink et Sharma intitulée « The Determinants of Religious Radicalization: Evidence from Kenya », publiée en décembre 2016 dans le Journal of Conflict Resolution. Rink et Sharma ont dans un premier temps affiné leurs hypothèses sur la base d’interviews avec des acteurs locaux puis ont testé ces hypothèses au travers d’une large enquête par questionnaire réalisée à Eastleigh, un quartier commercial de Nairobi, capitale du Kenya. Au cours des deux dernières décennies, ce quartier où sévit le groupe islamiste somalien Al-Shabbaab a vu des tensions croissantes entre chrétiens et musulmans (l’attaque terroriste de l’Ambassade des États-Unis à Nairobi en 1998 par Al-Qaïda, faisant plus 200 victimes, avait déjà attiré l’attention de la communauté internationale sur cette région). Le récent attentat en 2015 à l’université de Garissa (ville kényane située à 150 km de la frontière somalienne) revendiqué par le groupe a confirmé le caractère religieux du conflit : les terroristes avaient séparé les musulmans et les chrétiens avant de tuer exclusivement ces derniers (147 victimes). Ce genre d’attaque se produit dans un contexte de tension religieuse exacerbée dans lequel les musulmans reprochent à l’élite kenyane chrétienne au pouvoir de les marginaliser économiquement et politiquement. Le framing idéologique d’Al-Shabbaab enrobe ces griefs d’interprétations religieuses extrêmes.

Rink et Sharma ont réalisé leur enquête par questionnaire sur la période juillet 2015-août 2015 sur un échantillon aléatoire de 576 jeunes adultes hommes et femmes, âgés de 18 à 35 ans, chrétiens ou musulmans, et résidant dans le quartier Eastleigh (situé dans la banlieue de Nairobi). Au plan méthodologique, tout l’intérêt de cette étude réside dans le fait d’avoir pris en compte à la fois des facteurs macro, des facteurs meso (renvoyant à des processus), et des facteurs micro (psychologiques). Concernant les facteurs macro, Rink et Sharma ont mesuré la marginalisation économique et la marginalisation politique chacune sur la base de quatre items. Trois facteurs meso (orientés processus) ont été mesurés : la religiosité (deux items), le fait d’être converti religieusement (un item), et l’exposition aux réseaux radicaux, opérationnalisée ici par la connaissance de migrants somaliens (un item). Trois facteurs micro, renvoyant à des aspects psychosociaux, ont été mesurés : les événements catalyseurs négatifs vécus (six items : perte d’un proche, perte d’emploi, arrestation, etc.), les relations sociales (trois items), et l’exposition à la violence (deux items). Enfin, la mesure de la radicalisation consistait en un item évaluant le soutien personnel  à un groupe radical implanté hors du quartier Eastleigh (l’Etat islamique en Iraq et Syrie pour les sujets musulmans, les prêtres de la ville côtière de Mombasa pour les sujets chrétiens).

Les résultats de Rink et Sharma montrent que sur les huit facteurs testés, seuls la religiosité, l’exposition aux réseaux radicaux, et les relations sociales sont significativement liés au degré de radicalisation (tableau 2). Cette étude confirme donc l’absence d’influence des facteurs macro relatifs à la marginalisation économique et politique sur la radicalisation, ainsi que des facteurs sociodémographiques (âge, genre, statut marital, religion), et ce faisant elle implique de privilégier l’investigation des processus socio-politiques au niveau meso (endoctrinement idéologique et dynamique des réseaux) et le rôle de facteurs psychosociaux au niveau micro.

Tableau 2. Les facteurs significatifs et non-significatifs de radicalisation dans l’étude de Rink & Sharma (2016).

En conclusion de cette deuxième partie sur l’état de la recherche sur la radicalisation, on dira que tant les recherches basées sur une approche processuelle que celles relevant d’une approche centrée sur les facteurs ont fourni des résultats pertinents. Alors que les premières ont notamment montré l’importance des phénomènes de groupe, des processus interpersonnels et des réseaux, les secondes ont montré l’absence de rôle des facteurs macro (marginalisation politique et économique) et des facteurs sociodémographiques, et au contraire l’importance de facteurs psychosociaux.  Au final, les résultats des deux approches révèlent que le niveau d’analyse meso est probablement le plus pertinent dans le cas de la radicalisation. A l’heure actuelle, il n’existe pas de cadre théorique général qui permette d’intégrer ces différents résultats. A défaut de disposer d’un tel cadre, les chercheurs sont confrontés à un « puzzle » de la radicalisation dont les différentes pièces, correspondant à la fois à des facteurs et à des processus, restent maintenant à assembler.

3. Assembler les pièces du « puzzle » de la radicalisation : la piste interactionniste

Dans cette troisième et dernière partie, nous souhaitons attirer l’attention sur deux points qui nous paraissent centraux pour l’avenir de la recherche sur la radicalisation. Le premier, sur lequel nous avons déjà insisté, concerne le niveau d’analyse de la radicalisation. Il est important de souligner que ni les analyses au niveau micro centrées sur la psychologie individuelle, ni celles au niveau macro mettant l’accent sur des facteurs et des processus larges ne sont, prises isolément, satisfaisantes. En particulier, les analyses macro échouent à rendre compte du fait que seul un très faible nombre d’individus se radicalisent. Les notions de marginalisation économique et politique, de crise identitaire, ou de socialisation ne permettent pas d’expliquer pourquoi des individus exposés au même environnement général suivent des trajectoires différentes, certains suivant la voie de l’engagement radical, d’autres s’en détournant. Dalgaard-Nielsen (2010) souligne ainsi : « Yet, the social movement and social network studies do not offer any empirical clues as to what makes some individuals more susceptible or resistant to engaging in violence than others. Further inquiry into individual-level motivations as opposed to the structural or social-level factors explored by sociology, social movement theory, and network theory would be required to throw light on this issue. » (p. 806).

Si la combinaison des niveaux d’analyse est importante, la prise en compte simultanée dans l’analyse des facteurs et des processus jouant un rôle dans la radicalisation l’est tout autant. Il s’agit du second point central que nous allons développer ici. La plupart des recherches mettent en exergue un facteur ou un processus spécifique et ce faisant, elles abordent celui-ci de façon isolée. Or cette approche est limitée étant donné l’interdépendance des différents facteurs et des processus impliqués dans la radicalisation. Comme le soulignent Hafez et Mullins (2015) : « The puzzle metaphor is also useful to highlight the interdependent nature of radicalization variables, where one piece of the puzzle contains elements of the adjacent pieces. » (p. 970). Avec ces derniers, nous suggérons que la perspective interactionniste peut s’avérer particulièrement pertinente pour traiter cette interdépendance et cette complexité.

Cette perspective repose sur l’idée suivante : le rôle d’un facteur ou d’un processus dépend des autres facteurs et processus. Une telle approche est bien sûr générale et applicable dans de nombreux domaines, et les exemples d’interaction sont en nombre infini. En voici un. Dans une étude publiée en 2013 dans la revue Psychological Science, Conradt, Measelle, et Ablow se sont intéressés à deux facteurs pouvant influencer l’apparition de problèmes comportementaux (sociaux et émotionnels) chez les enfants en bas âge. L’un des facteurs était l’environnement parental (sécure vs. désorganisé), l’autre facteur était le niveau d’arythmie des sinus respiratoires (RSA, un index physiologique de l’activité dans le système nerveux parasympathique) chez l’enfant (élevé vs. bas). Les chercheurs avaient mesuré cet index chez les enfants à l’âge de 5 mois. Ils avaient ensuite évalué l’état de leur environnement parental et de leurs problèmes comportementaux à l’âge de 17 mois. Les résultats montrent que la présence de problèmes comportementaux ne dépend pas de l’environnement parental pour les enfants avec un faible niveau d’arythmie, mais au contraire dépend fortement de l’environnement parental pour les enfants avec un haut niveau d’arythmie (figure 7). Autrement dit, l’apparition de problèmes comportementaux chez l’enfant en bas âge dépend d’une interaction entre l’environnement parental et le niveau d’arythmie de l’enfant.

Figure 7. Exemple d’interaction : l’apparition de problèmes comportementaux chez l’enfant en bas âge dépend d’une interaction entre l’environnement parental et le niveau d’arythmie de l’enfant (Conradt et al., 2013).

La perspective interactionniste – dans le sens où nous l’entendons ici – a émergé dans le cadre d’un débat structurant de la psychologie, le « débat personne-situation » (Epstein & O’Brien, 1985 ; Kenrick & Funder, 1988). Les années 1960-70 ont vu culminé l’opposition entre deux approches dans l’explication du comportement individuel, d’un côté une approche situationnelle (incarnée par la psychologie sociale) qui attribue l’origine des comportements dans des caractéristiques de la situation, et d’un autre côté, une approche dispositionnelle selon laquelle les comportements s’expliquent par des caractéristiques propres à l’individu, typiquement des traits de personnalité.

L’approche situationnelle a notamment été portée par plusieurs expériences de psychologie sociale qui sont devenues des symboles. Par exemple, l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité (Milgram, 1963) et l’expérience de Zimbardo dite « expérience de la prison de Stanford » réalisée en 1971 ont montré la force de la situation dans sa capacité à façonner le comportement des individus. Ces expériences ont joué un rôle structurant dans l’histoire des sciences sociales (Berkowitz, 1999). Le débat personne-situation avait été véritablement lancé par la publication en 1968 d’un ouvrage du psychologue Walter Mischel dans lequel celui-ci livrait une critique forte de la notion de trait de personnalité. Sur la base d’une revue de la littérature, celui-ci avait montré que : a) la corrélation moyenne entre les traits de personnalité et le comportement réel est faible (entre .30 et .40), ce qui empêche d’affirmer que ces traits déterminent le comportement, b) le comportement individuel n’a pas de stabilité situationnelle (or si les traits de personnalité étaient à l’origine du comportement, alors celui-ci devrait être stable d’une situation à une autre).

L’opposition personne-situation a trouvé sa synthèse dans la notion d’interaction. En effet, de nombreuses études ont par la suite montré que la plupart du temps, le comportement individuel ne résulte pas exclusivement de la situation ou d’une disposition mais des deux à la fois.

On en trouve une illustration récente avec une étude (Carnahan & McFarland, 2007) qui amène à relativiser l’interprétation situationniste de l’expérience de la prison de Stanford (Haney, Banks, & Zimbardo, 1973). Dans cette expérience célèbre, les chercheurs avaient recruté 21 hommes par le biais d’une annonce dans un journal qui proposait une participation rémunérée à une étude de deux semaines sur la vie en prison. Dans un environnement de prison créé pour les fins de l’expérience, on avait aléatoirement attribué aux 21 hommes soit le rôle de gardien soit le rôle de prisonnier. Il s’est avéré que les participants ont rapidement endossé leurs rôles respectifs (en l’espace de quelques jours), les gardiens devenant cruels et autoritaires et les prisonniers dociles et soumis. D’ailleurs, les premiers devinrent si autoritaires que l’expérience avait dû être arrêtée avant la date prévue. Le fait que les rôles de gardien et de prisonnier avaient été aléatoirement attribués aux participants est clef : cela suggère que « n’importe qui peut devenir n’importe quoi » en fonction de la situation dans laquelle on se trouve.

Cependant, une étude récente a relativisé cette interprétation. Carnahan et McFarland (2007) ont répliqué le dispositif original de recrutement utilisé dans l’expérience de Zimbardo (annonce proposant une participation rémunérée à une étude sur la vie en prison) mais ils ont également utilisé une autre annonce qui ne mentionnait pas le terme « la vie en prison ». Carnahan et McFarland ont ensuite administré des questionnaires de personnalité aux individus ayant répondu à l’une ou l’autre des annonces. Les résultats montrent que les sujets qui avaient répondu à l’annonce comportant le terme « la vie en prison » ont des scores plus élevés en agression, narcissisme, et en dominance sociale (qui correspond à la préférence pour la hiérarchie dans une société) que les sujets qui avaient répondu à l’annonce sans le terme « la vie en prison ». Autrement dit, la personnalité particulière des participants à l’expérience de Zimbardo explique en partie pourquoi certains d’entre eux se sont comportés de façon violente dans une situation (une expérience scientifique) qui autorisait cette violence. Ces résultats n’invalident pas le rôle déterminant de la situation dans l’expérience de Zimbardo, mais ils suggèrent que contrairement à l’interprétation strictement situationniste, les traits de personnalité jouent aussi un rôle en poussant l’individu à rechercher des situations congruentes avec sa personnalité.

En fait, cette approche consistant à envisager des interactions entre des traits de la personne et des caractéristiques de la situation se trouve déjà en filigrane dans le champ de la radicalisation. Par exemple, Borum (2011b) indique : « … Lofland and Stark’s work integrating “Predisposing Conditions” and “Situational Factors” might help the study of radicalization get beyond a dualistic view and begin the much-needed journey to understand how features of the person and of the situation/context recursively influence one another throughout the radicalization and engagement process. » (p. 25). Cette perspective se retrouve également chez Kruglanski et Chen (2009) lorsqu’ils distinguent les « causes profondes » et les « facteurs contributifs » de la radicalisation : « The foregoing arguments should not be taken to imply that personality traits or environmental conditions are irrelevant to terrorism. Instead, they may be considered as contributing factors to terrorism. In contrast to “root causes,” assumed to constitute sufficient conditions for terrorism, contributing factors may relate to terrorism under specific circumstances. In other words, each one of these factors alone is neither necessary nor sufficient for terrorism, but under certain circumstances, and in the right combination, they may help contribute to an individual’s support for (or involvement in) a terrorist organization. » (p. 8) Enfin, la perspective interactionniste se retrouve explicitement chez King et Taylor (2011) : « we encourage experts to revisit disregarded assumptions about personality characteristics in terrorism research, as the most plausible model for radicalization would be one that considers an interaction between personality traits and situational factors. » (p. 615)

Dans cette perspective interactionniste, nous proposons le cadre suivant pour l’étude de la radicalisation :

i) la radicalisation est un processus global mettant en jeu des processus (socio-politiques, psychosociaux) et des facteurs (économiques, politiques, psychosociaux).

ii) les déterminants de certains aspects de la radicalisation (par exemple, la sensibilité au cadrage, la probabilité de passage à l’acte violent) résident dans l’interaction soit entre des processus, soit entre des facteurs, soit entre des processus et des facteurs.

La figure 8 donne un exemple fictif mais plausible d’interaction entre un processus (la socialisation par Internet) et un facteur psychosocial (la qualité des relations sociales) dans la détermination du degré de radicalisation. Dans cet exemple, on voit que l’effet de la socialisation par Internet sur l’engagement radical est plus fort quand les relations sociales sont dégradées.

Figure 8. Exemple d’interaction entre un processus (le degré de socialisation par Internet) et un facteur psychosocial (la qualité des relations sociales).

Au final, une approche interactionniste peut s’avérer pertinente et heuristique dans l’étude de la radicalisation pour au moins trois raisons. D’abord, cette approche permet de traiter l’interdépendance des différents facteurs et processus impliqués dans la radicalisation (Hafez & Mullins, 2015) et se rapproche ainsi d’une approche de type configurationnel. Ensuite, cette approche permet d’appréhender la question des déterminants non pas de façon monolithique sous l’angle d’un déterminisme psychologique ou socio-économique lourd, mais sous l’angle de l’interaction entre des processus et des facteurs plus fins (facteurs psychosociaux, socialisation par Internet, dynamiques de groupe, réseaux, etc.). Enfin, cette approche est suffisamment précise pour potentiellement rendre compte du fait que très peu d’individus engagés dans le processus de radicalisation passent à l’action violente.

Conclusion

La compréhension des logiques de la radicalisation constitue un challenge scientifique de taille. Cependant, il ne s’agit pas d’un exercice purement académique. Etant donné les enjeux politiques, comprendre le phénomène de l’engagement radical est nécessaire pour mettre en place des dispositifs efficaces de lutte et de prévention de la radicalisation. Dans cet exposé, nous avons tenté de tirer quelques leçons de l’état de la recherche sur la radicalisation.

D’un côté, la radicalisation requiert fondamentalement une analyse multi-niveaux car si elle s’incarne concrètement dans des trajectoires individuelles, ces parcours de vie ne peuvent être compris qu’en les resituant dans la perspective de dynamiques groupales et organisationnelles, et dans le cadre plus large du contexte social et politique.

D’un autre côté, tant les recherches basées sur une approche processuelle que celles relevant d’une approche centrée sur les facteurs ont produit des résultats pertinents. Ces dernières ont notamment montré l’absence de rôle des facteurs macro (marginalisation politique et économique) et des facteurs sociodémographiques, et au contraire l’importance de facteurs psychosociaux. Dans le cadre de l’approche processuelle, on soulignera en particulier la pertinence et le caractère heuristique de la vision de l’islamisme radical terroriste comme un mouvement social global, en mettant l’accent sur les phénomènes de groupe, les processus interpersonnels et les réseaux. Jusqu’à présent, toutes ces recherches ont donc mis en exergue le rôle de différents facteurs et processus dans l’engagement radical. A défaut d’être intégrés au sein d’un cadre théorique général, ces facteurs et ces processus ne constituent que les pièces du « puzzle » de la radicalisation. Nous proposons que la perspective interactionniste représente une piste sérieuse pour assembler ces différentes pièces.

Notes

[1] On notera à cet égard plusieurs documents institutionnels : le rapport du député Sébastien Pietrasanta « La déradicalisation, outil de lutte contre le terrorisme » publié en juin 2015 et réalisé dans le cadre d’une mission auprès du ministre de l’intérieur ; le rapport du comité interministériel de prévention de la délinquance (CIPDR) « Politique de prévention de la délinquance et de la radicalisation » remis au Parlement en 2015 et retraçant les résultats de la politique de prévention de la délinquance et exposant les orientations de l’État dans ce domaine ; le rapport de l’Alliance nationale des sciences humaines et sociales (ATHENA) « Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent. État des lieux, propositions, actions » publié en mars 2016 et remis au Secrétaire d’État chargé de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche ; et le Plan d’action contre la radicalisation et le terrorisme mis en œuvre par le Gouvernement publié en mai 2016.

[2] L’intérêt scientifique pour la radicalisation a connu un bon spectaculaire : une recherche par le mot-clé radicalization dans Web of Science donne 114 références pour la période 1950-1999, mais 894 références pour la période 2000-2017.

[3] Ayant rappelé que la radicalisation n’est intrinsèquement liée ni à l’Islam radical ni à la violence politique, c’est avec un double abus de langage que nous utiliserons le seul terme « radicalisation » dans la suite du texte.

[4] On notera ici l’angle d’approche intéressant proposé par Mandel (2010) selon lequel la radicalisation est à l’extrémisme ce que la vitesse est à la position. Autrement dit, la radicalisation serait une variation positive, une augmentation dans le degré d’extrémisme

[5] Certains chercheurs utilisent les termes de radicalisation cognitive et radicalisation comportementale pour désigner respectivement l’adoption d’une idéologie radicale et l’engagement dans l’action violente (Neumann, 2013). Cependant, ces termes renforcent la confusion autour du concept de radicalisation étant donné que celui-ci doit être restreint aux aspects idéologique et cognitif.

[6] Crettiez (2016) définit en effet la radicalisation comme « l’adoption progressive et évolutive d’une pensée rigide, vérité absolue et non négociable, dont la logique structure la vision du monde des acteurs, qui usent pour la faire entendre de répertoires d’action violents, le plus souvent au sein de structures clandestines, formalisées ou virtuelles, qui les isolent des référents sociaux ordinaires et leur renvoient une projection grandiose d’eux-mêmes. Trois éléments fondent donc l’approche de la radicalisation : sa dimension évolutive ; l’adoption d’une pensée sectaire ; l’usage de la violence armée. » (p. 712).

[7] Cette surreprésentation des méthodes qualitatives s’avère quelque peu étonnante étant donné que la recherche dans le champ de la radicalisation est dominée par les sciences sociales (sciences politiques, sociologie, économie, psychologie) qui représentent les trois quarts des publications, tandis que les humanités (philosophie, anthropologie, histoire) n’en représentent qu’un quart. Ceci dit, la nature et la complexité de l’objet d’étude que constitue la radicalisation font que celui-ci se prête certainement davantage à une investigation empirique qualitative que quantitative.

[8] Comme le notent King et Taylor (2011), on relève d’autres descriptions du processus de radicalisation. Par exemple, McCauley et Moskalenko (2008) décrivent douze mécanismes de radicalisation aux niveaux individuel, groupal, et de masse. Cependant, ces mécanismes sont décrits en termes très généraux et restent relativement peu spécifiés.

[9] Comme le soulignent les auteurs de l’étude, cette dernière relation est contre-intuitive et appelle davantage d’investigation.

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