si P alors Q

En psychologie cognitive, la tâche des « quatre cartes », élaborée par Peter Wason en 1966, a joué un rôle crucial pour étudier la manière dont les gens raisonnent.

La version standard (ou descriptive) de la tâche est la suivante :

Chaque carte comporte une lettre d’un côté et un chiffre de l’autre côté. Quelle(s) carte(s) faut-il retourner pour vérifier si la règle suivante est vraie ou fausse : si une carte a un A sur une face alors elle a un 4 sur l’autre face.

Wason_1La structure logique de la règle à vérifier est de type « si P alors Q » :

Wason_2La règle est infirmée si P se produit mais pas Q. Pour vérifier la règle, il faut donc retourner la carte P (pour voir s’il y a non-Q au dos) et la carte non-Q (pour voir s’il y a P au dos). Les expériences montrent que la plupart des sujets retournent la carte P (« A ») mais très peu retournent la carte non-Q (« 7 ») (environ 10%).

Cette étude de Wason a déclenché une série importante de recherches qui ont tenté de déterminer les raisons pour lesquelles la performance des sujets dans cette tâche est aussi faible. Le premier facteur explicatif avancé concerne le caractère abstrait et non-écologique de la tâche : la plupart des gens n’ont jamais à vérifier la véracité d’une règle logique si P alors Q dans leur vie quotidienne. Par conséquent, la performance devrait augmenter si la règle porte sur une situation concrète, autrement dit, si on contextualise la règle.

Johnson-Laird et Byrne (1972) ont testé cette hypothèse en réalisant l’expérience suivante : a) les sujets devaient imaginer qu’ils étaient des employés de la Poste dont le travail consiste à trier le courrier, b) ils devaient faire en sorte que le courrier soit trié selon la règle suivante : si une enveloppe est cachetée alors elle doit être affranchie avec un timbre de 50 lires.

Wason_3Sur les 24 sujets de l’expérience, 21 ont retourné les bonnes cartes (P et non-Q) alors que 2 seulement ont réussi dans la version descriptive.

Par la suite, Griggs et Cox (1982) ont avancé l’hypothèse que ce n’est pas le caractère concret de la règle qui augmente la performance des sujets mais sa familiarité. Ils ont souligné le fait que la règle utilisée dans l’expérience de Johnson-Laird et Byrne (1972) était non seulement concrète mais également familière pour les sujets (cette règle était alors en vigueur au sein de la Poste). Ils ont répliqué cette expérience sur des sujets non-familiers avec cette règle et n’ont pas constaté d’augmentation de la performance. En revanche, ils montrent qu’il y a bien une augmentation lorsque les sujets sont familiers avec la règle.

Dans l’expérience de Griggs et Cox, les sujets (des étudiants en Floride) doivent imaginer qu’ils sont un agent de police qui vérifie que des individus consommant des boissons dans un bar respectent bien une règle relative à l’âge légal de consommation d’alcool en vigueur dans l’état de Floride : si une personne consomme de l’alcool alors elle doit avoir plus de 19 ans.

Wason_4Sur les 40 sujets de l’expérience, 29 ont retourné les bonnes cartes.

Cosmides (1989) propose une interprétation radicalement différente des résultats de Griggs et Cox. Elle met en avant le fait que la règle « si une personne consomme de l’alcool alors elle doit avoir plus de 19 ans » se rapporte à un domaine particulier : l’échange social. Un échange social est une situation où un individu A doit payer un certain coût pour recevoir un certain bénéfice d’un individu B. Un échange (ou contrat) social peut donc s’exprimer sous la forme d’une règle « si P alors Q » :

si on prend un bénéfice alors on doit payer un coût

Pour Cosmides, il existe un traitement psychologique spécifique dont la fonction est de vérifier si un contrat social est respecté ou non (autrement dit, de vérifier une règle de type si P alors Q). Un contrat social est violé lorsqu’un individu prend un bénéfice (= P) sans payer un coût (= non-Q).

Cosmides souligne qu’un individu qui ne respecte pas un contrat social est un tricheur : par conséquent, vérifier si un contrat social est respecté ou non revient à détecter la présence d’un tricheur. Selon elle, les individus disposent d’un module de détection de tricheurs dans les interactions sociales car un tel module est hautement adaptatif (celui-ci permet notamment d’éviter d’être exploité). Les individus seraient donc très bons pour détecter les tricheurs, c’est précisément la raison pour laquelle la performance dans la tâche de Wason est élevée lorsque la règle est relative à un contrat social : dans ce cas, vérifier la règle revient à détecter la présence de tricheurs.

La structure logique de la tâche de Wason quand la règle décrit un contrat social est :

si P alors Q
si on prend un bénéfice alors on paie un coût

Wason_5Dans ce cadre du contrat social, les cartes qui représentent des tricheurs potentiels sont les cartes « bénéfice pris » (s’il y a « coût non payé » au dos) et « coût non payé » (s’il y a « bénéfice pris » au dos).

Cette lecture de la tâche de Wason appliquée à la version utilisée par Griggs et Cox (1982) donne :

si on prend un bénéfice alors on paie un coût
si alcool alors + de 19 ans

Wason_6Les tricheurs sont ceux qui boivent de l’alcool (bénéfice pris) sans avoir plus de 19 ans (coût non payé), il faut donc vérifier les individus qui ont pris le bénéfice (carte « bière ») et les individus qui n’ont pas payé le coût (carte « 16 ans »).

Dans son article de 1989, Cosmides rapporte deux résultats expérimentaux majeurs en faveur de l’existence du module de détection des tricheurs.

Dans une première série d’expériences, une même règle est :

• présentée de façon telle qu’elle se rapporte à un échange social (condition échange social)
• présentée de façon telle qu’elle ne se rapporte pas à un échange social (condition descriptive)

Le scénario commun aux deux conditions est le suivant. Il est question d’une tribu (fictive) vivant sur une île du Pacifique. Dans cette tribu, certains individus ont un tatouage facial, il s’agit des hommes mariés (seulement eux). Les racines de manioc sont une nourriture recherchée, elles sont appréciées et sont aphrodisiaques ; au contraire, les noix de macadam ne sont pas recherchées.

La partie spécifique du scénario dans la condition descriptive est : les racines de manioc poussent au sud de l’île où vivent les hommes mariés alors que les noix de macadam poussent au nord de l’île où vivent les hommes célibataires.

La partie spécifique du scénario dans la condition échange social est : seuls les hommes mariés ont le droit de manger des racines de manioc.

Dans les deux conditions, la règle à vérifier est : si un homme mange une racine de manioc alors il a un tatouage facial.

Wason_7Les résultats obtenus par Cosmides (1989) sont les suivants : dans la condition descriptive, 21% des sujets retournent les bonnes cartes (P et non-Q) tandis que dans la condition échange social, 75% des sujets retournent les bonnes cartes (P et non-Q).

L’interprétation de ces résultats dans le cadre théorique de l’échange social proposé par Cosmides est la suivante :

si on prend un bénéfice alors on paie un coût
si racine de manioc alors tatouage facial

Wason_8Mais on constate que lorsque la règle se rapporte à un échange social, la démarche de détection des tricheurs et la démarche logique amènent toutes les deux à retourner les mêmes cartes (P et non-Q). Ainsi, il se pourrait que les sujets se contentent d’appliquer les règles générales de la logique. Pour tester cette hypothèse, Cosmides souligne qu’un contrat social peut prendre deux formes :

• le contrat social standard : si on prend un bénéfice alors on paie un coût
• le contrat social inversé : si on paie un coût alors on prend un bénéfice

Or ces deux formulations sont équivalentes du point de vue du contrat social mais pas du point de vue logique :

Wason_9Cosmides a répliqué la même expérience mais en utilisant la formulation inversée du contrat sociale : si un homme a un tatouage facial alors il mange une racine de manioc.

Wason_10Si les individus utilisent la logique, ils devraient retourner les cartes P et non-Q. Au contraire, s’ils cherchent à détecter les tricheurs, ils devraient retourner les cartes Q et non-P.

Les résultats montrent que 67% (et 75% dans une expérience similaire) des sujets retournent les cartes Q et non-P. Autrement dit, les sujets choisissent les cartes incorrectes du point de vue de la logique mais correctes du point de vue de la détection des tricheurs.

En conclusion, les résultats de Cosmides (1989) suggèrent qu’il n’y a pas un traitement psychologique général chargé d’évaluer la véracité d’une règle logique. Au contraire, le traitement réalisé dépend du contenu de la règle (spécificité au domaine). Ce résultat a été largement utilisé pour soutenir l’hypothèse que même les processus mentaux de haut niveau sont modulaires.

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